Adrien :

Habitué à alterner les divertissements grand public et les films au sujet plus sérieux, Steven Spielberg restait sur un Bon Gros Géant qui avait plutôt déçu la critique et le public.

Spielberg construit son film en deux grandes parties : la première raconte la recherche du scoop et l’obtention des documents en question par le modeste journal Washington Post, qui doit composer avec la concurrence du puissant New-York Times. La seconde partie repose sur un dilemme : que faire de ces documents une fois qu’on les a obtenus ? Peut-on, doit-on les publier au nom de la liberté d’information, ou bien est-ce du suicide de s’attaquer au gouvernement de manière aussi frontale? La décision pèse essentiellement sur les épaules de la propriétaire du journal, qui en a hérité à la mort de son mari…

Revenant ici au film historico-politique dans la lignée de Munich ou du Pont des Espions, il s’attaque cette-fois à un scandale qui avait secoué les Etats-Unis à l’aube des années 70, juste avant que l’affaire du Watergate ne pousse carrément le Président Nixon à la démission. L’affaire des Pentagon Papers, ces documents ultra-confidentiels sur la guerre du Vietnam et qui s’avérèrent très compromettants pour le gouvernement américain, avait alors forcé l’Amérique à confronter deux principes fondamentaux : la liberté de la presse (qui figure au premier amendement de la Constitution américaine) d’un côté, et la sûreté de l’Etat de l’autre. En d’autres termes, la liberté d’informer le public justifie-t-elle de dévoiler des documents qui pourraient s’avérer dangereux pour la sécurité du pays ?

Alan :

Steven Spielberg ne sait pas faire de mauvais film, c’est un fait. Ceci dit, on peut dénicher dans sa longue et riche carrière quelques films bien certes, mais un peu moins transcendants que les autres. Est-ce que Pentagon Papers fait partie de ceux-là ? Et Meryl Streep mérite-t-elle sa nomination aux oscars ? Nous allons vous donner notre avis…et pour la 1ère fois nous sommes 2 ! Ici Adrien et Alan, en direct de Culturaddict.

L’efficacité du film : un papier croustillant

Adrien :

La première chose à relever est que le film est très instructif et captivant. L’histoire qui est ici racontée est certes beaucoup moins connue que celle des écoutes du Watergate, et pourtant elle avait déjà sérieusement ébranlé l’administration Nixon. L’intérêt historique de Pentagon Papers est incontestable, et le film nous en apprend beaucoup, servi par un scénario simple et classique, mais très efficace.

La seconde est son aspect éminemment militant. Steven Spielberg l’a déclaré lui-même : il s’agit sans doute de son film le plus politique à ce jour. Ce n’est pas un hasard s’il est sorti sous la présidence de Donald Trump, en plein débat sur les « fake news » et sur la liberté de la presse. Le film nous rappelle l’importance des journaux dans une grande démocratie, et prend partie sans ambigüité pour la liberté d’information. On peut également relever une dimension féministe évidente, qui fait une nouvelle fois écho à l’actualité. La propriétaire du journal, incarnée par une Meryl Streep juste et sobre, est exclusivement entourée d’hommes, qu’il s’agisse de son avocat, de son rédacteur en chef (Tom Hanks, un peu trop cabotin), des membres de son conseil d’administration, des banquiers qui lui accordent une entrée en bourse… Parmi ces hommes, rares sont ceux qui lui font confiance, ou qui la considèrent à la hauteur. Spielberg choisit de faire de cette Katharine Graham une véritable figure féministe, forcée de prouver sa valeur lorsqu’elle sera confrontée à cette affaire qui dépasse de très loin le standard de son journal.

Bref, rien n’est totalement anodin dans Pentagon Papers, qui met un point d’honneur à refléter le contexte actuel à travers cette affaire vieille de presque 50 ans. Une façon de nous montrer que les libertés doivent sans cesse être défendues.

Alan :

Sur la forme, c’est un sans faute. Steven Spielberg a toujours su bien faire ses films, et là encore, on reconnaît un travail bien fait. D’un point de vue mise en scène, l’ensemble est très bien conduit. Le film s’ouvrant sur Creedence Clearwater Revival, les clichés sont là (même si ça fonctionne), on peut donc émettre quelques soupçons au début du film, pour la reconstitution de la guerre du Vietnam, où l’ensemble peut paraître pauvre et banal pour une reconstitution. Mais ces soupçons s’envolent très vite par la suite, là où l’histoire prend vraiment place, à savoir la quête d’une vérité et d’une rivalité.

Maintenant que c’est dit, on peut s’attendre à une bataille au final ennuyeuse, où les protagonistes, à savoir les 2 journaux Washington Post et New York Times, pourraient déjà déjouer des coups bas à la pelle, ce qui serait au final d’un bel ennui. Mais Steven Spielberg ne cède jamais face à la facilité (en tout cas jusqu’à présent), car l’ensemble est très bien équilibré. Il y a de multiples intrigues se croisant, formant un tout équilibré. Et même si l’histoire met un moment à démarrer, la 1ère partie du film multplie les destins croisés et les enquêtes, comme pour rappeler qu’il n’y a pas que Tom Hanks et Meryl Streep qui jouent un rôle dans l’intrigue. Quant à l’interprétation, Meryl Streep transcende l’écran, même si elle aurait pu gagner en subtilité.

Pour conjuguer à ça, la musique est d’une sobriété sans égale. Si John Williams pouvait en décevoir plus d’un dernièrement, il compose ici une musique certes simple, mais toujours en parfaite symbiose avec tout le travail de Spielberg. Tous ces éléments amènent même un certain suspens, que les deux acolytes savent toujours aussi bien mener.

Entre classicisme et bavardages

Adrien :

Le film est parfaitement maîtrisé et ne souffre d’aucun défaut majeur, si ce n’est peut-être un trop grand classicisme sur le plan formel. En effet, Spielberg a ici fait le choix de s’effacer afin de raconter son histoire de manière simple et linéaire, au risque parfois de manquer de style et de personnalité : son film n’apporte rien de nouveau par rapport à ses illustres aînés, et a même tendance à souffrir de la comparaison, que ce soit avec Les Hommes du Présidents d’Alan J. Pakula (qui traitait assez brillamment du scandale du Watergate), ou avec le récent Spotlight. Pentagon Papers restera sans doute comme le moins mémorable de ces trois films.

Spielberg a d’ailleurs tourné et réalisé son long-métrage en très peu de temps ; son film suivant, Ready Player One, est même déjà prévu pour 2018 lui aussi. Cet empressement à raconter cette histoire, sans doute parce qu’elle fait écho à l’actualité, peut en partie expliquer le manque de prise de risque du film qui ne cherche pas vraiment à éviter les clichés ou les facilités.

Alan :

S’il devait y avoir un défaut principal, ce serait selon moi la 2ème partie du film. Si l’histoire démarre réellement à ce moment-là, elle perd tout de suite de sa saveur. Oubliez les multiples intrigues de la 1ère partie. Si toutes les qualités évoquées précédemment s’appliquent là aussi, on peut néanmoins reprocher une partie un peu trop bavarde, où la tension disparaît pendant un moment. Il n’est pas question de vous révéler quoique ce soit concernant l’intrigue, mais si vous l’avez vu ou que vous comptez le voir, vous devinerez assez facilement ce dont je veux parler.

L’intrigue finit par se perdre un peu dans ses objectifs, car si l’on se doute de l’issue et de la suite des évènements, on ne sait pas trop par où le film veut passer, entre dialogues parfois inutiles et le peu de rebondissements dans l’intrigue. Toutefois, la fin sauve ce début de 2ème partie un peu paresseuse.

Conclusion :

Ce Pentagon Papers reste malgré tout un bon film, instructif et passionnant, qui apporte un éclairage salutaire sur une affaire assez méconnue en France. Du point de vue de la réalisation, Stevie reste une valeur sûre et sait toujours faire des films bien ficelés et efficaces. Les acteurs sont tous des comédiens chevronnés qui font également le travail. Reste que l’absence de prise de risque et un classicisme de (presque) tous les instants limiteront sans doute son impact, et l’empêcheront de figurer parmi les films majeurs du réalisateur.