Il n’est rien de plus énigmatique que l’amour. L’amour a bien trop souvent été limité à son sens le plus simple, quitte à en tirer des comédies romantiques souvent insipides, sans réelle volonté cinématographique derrière la construction de ce genre de films. Est-ce que Paul Thomas Anderson était la personne qu’il nous fallait pour enfin traiter un film sur l’amour qui ne soit pas banal ? La réponse est oui.

Commençons par dire quelques mots sur l’histoire, ce qui aura son importance pour la suite : Reynolds Woodcock est un immense couturier, travaillant pour les plus grands. Son rythme de vie, entre sa sœur et ses muses, va être bouleversé lorsqu’il va faire la rencontre de la jeune Alma. Comment appréhender une telle œuvre sans se poser des questions, sur ce que l’on voit, sur ce que l’on entends ? Là où le film réussit, c’est que nos sentiments sont mis à l’épreuve à chaque instant : on ne sait comment réagir face à ce couple que l’on voit à l’écran. On ne sait comment réagir face à cet amour, si inhabituel soit-il.

Jusqu’où peut-on aller par amour ? Question récurrente, pas seulement au cinéma. C’est là que l’interprétation rentre en compte. Si certes les personnages sont définis par l’histoire, ils prennent néanmoins vie grâce aux acteurs, c’est un fait. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les acteurs sont tous aussi parfaits les uns que les autres. Je commencerai par dire que Lesley Manville offre un jeu tout en nuances et subtilités, on ne sait jamais si on doit la considérer comme un frein au héros, ou comme un guide, quelqu’un de bon conseil. Vicky Krieps est tout simplement époustouflante dans la peau de cette femme sobre, élégante, cachant une folie amoureuse sans bornes. On apprends autant à l’aimer qu’à la détester, son action dépasse l’entendement, on lorgne toujours entre la cruauté et la beauté d’un geste d’amour, sans jamais tomber dans la caricature, l’élégance guide toujours son geste. Et que dire de Daniel Day-Lewis, beau à en être ému, poussant la notion d’interprétation à son paroxysme. A l’image du film, un modèle d’élégance et de folie, il vit son personnage jusqu’au bout, quitte à en être troublant de réalisme.

Chaque personnage vit l’instant, l’interprétation sans faille est comprise dans un tout. Chaque plan est un tableau qui prends vie, tout est fait pour nous faire voyager. Le film est construit de A à Z, chaque séquence à son importance. La musique arrive toujours à point nommé, elle contribue à sublimer certaines scènes. Le montage est un modèle du genre, chaque mouvement de caméra, chaque placement est réfléchi par rapport à l’histoire. Sur le plan technique, c’est un sans faute.

Mais alors, si c’est parfaitement réussi sur le plan technique, est-ce que cela arrive à en faire un bon film ? Oui, même si ça ne s’arrête pas là. Car si le film raconte une histoire d’amour riche et complexe, il y a bien plusieurs niveaux de lectures à prendre en compte. Comme évoqué auparavant, la question de savoir jusqu’où on peut aller par amour est permanente. On a bien un triangle amoureux peu commun, peut-être même un quatuor en y repensant. Quel est l’amour le plus valable ? Celui de la mère nous ayant quitté trop tôt, ayant contribué à faire du héros ce qu’il est aujourd’hui ? Est-ce celui de la sœur, qui ne tient pas à brusquer le héros, qui l’enferme ou le libère de ses démons en menant sa vie ? Ou est-ce celui de cette jeune inconnue, qui souhaite le meilleur pour lui mais qui ne sait comment s’y prendre sans qu’il la rejette ?

Tout ces questionnements perdurent jusqu’à la dernière minute. Si plus tôt on évoquait l’idée de tableaux qui prennent vie, il y a néanmoins quelque chose de paradoxal à souligner. En effet, le film nous montre un homme qui vit pour son travail, quitte à devenir un fantôme aux yeux de certains (notamment sa femme). Et c’est cet équilibre entre le vivant et le mort qui vient se placer comme fil conducteur durant tout le film. Encore une fois, jusqu’où peut-on aller par amour ? Peut-on vivre pour son travail, pour ses proches, pour ses clients, sans se perdre et devenir mort à l’intérieur ? Ou alors sont-ce tous ceux qui nous entourent qui se meurent petit à petit, sans que l’on s’en rende compte, via la déchéance interne nous les faisant perçoir comme tel ? L’hypothèse la plus probable serait plutôt que ce sont les actes d’amour nous bouleversant, qui font tomber un moi devenant petit à petit ancien, pour nous faire renaître et devenir quelqu’un d’autre, quelqu’un de mieux.

Au final, ce film nous offre un point de vue des plus intéressants sur la vie et la mort. Le film nous fait douter, trembler de plaisir, et invite à une réflexion profonde sur ce qui nous constitue en tant qu’être. Tout ce qui fait la beauté de ce film y est pour quelque chose. S’il y a bien là un but : nous divertir via un rêve éveillé, dans tout ce qu’il y a de plus beau et de réaliste. Une réussite.

Note : 5/5

J’espère que cette critique vous a plu, n’hésitez pas à la partager si c’est le cas ! Bonne séance.

Alan