Critique : L’ambition de certaines œuvres peut totalement nous dépasser. Voyez la trilogie « Jeunesse » réalisée par Wang Bing : trois œuvres à la durée conséquente (3h35, 3h45 et 2h35) tournées sur près de cinq ans dans les ateliers de textiles de la ville de Zhili. Celle-ci écrase d’ailleurs ses habitants par son statut d’usine vivante où les habitants ne peuvent qu’être ouvriers. Il faut donc se plonger totalement dans ces titres, mis en valeur par Carlotta dans un coffret aussi conséquent que les œuvres illustrées. La récompense au bout ? Faire face à du travail documentaire vertigineux mais qui parvient surtout à ne pas tomber de son poids afin de dresser un regard fort et humain sur la classe ouvrière contemporaine.

La gestion du temps accentue évidemment le rapport au labeur, diluant le temps du travail dans quelque chose qui peut repousser au premier abord, mais elle renforce également la pluralité des visions, d’aligner les personnalités afin de mieux capter toute cette jeunesse en quête de travail. Bien que les trois opus évitent la redite, ils parviennent à consolider une vision de la réalité afin de filmer tous ces instants de vie afin d’en rappeler leur beauté précaire. Ici, la façon d’appréhender la véracité du capitalisme et des individus limités à des rouages de sa mécanique s’avère passionnante, empathique et réellement émue. Pas besoin de surligner son affection ou de dramatiser le tout : le cadre s’envahit de lui-même d’un réel des plus vivants et forts.

Rien n’est épargné dans la dureté des conditions de travail, dans la précarité de tout instant et la déshumanisation constante des employés. Encore une fois, l’expérience n’est pas facile mais les trois films parviennent à conserver cette même vibration humaniste qui illumine la caméra de Wang Bing. Cela se renforce dans la conclusion qui renvoie le retour au pays à un souffle nouveau, loin de la mécanique écrasante et permanente, où la respiration peut enfin revenir et les exploités redevenir des êtres à part entière, loin des fourmis ouvrières qu’ils sont destinés à devenir, perpétuant encore et encore le cycle d’un capitalisme déshumanisé et destructeur.

Quelle œuvre vertigineuse que cette trilogie « Jeunesse », déchirante d’humanité sans avoir à surligner d’un quelconque effet son propos. Voilà sans doute sa plus grande force : poser la caméra pour y laisser vivre ces individus et leur rendre l’empathie qui leur est due dans cette ville usine qui broie tout rêve et autres aspirations. C’en est impressionnant de fond et de forme mais le tout avec cette simplicité d’humain qui mérite largement le combat et la réévaluation.

Résumés :

Le printemps – Zhili, à 150 km de Shanghai. Dans cette cité dédiée à la confection textile, les jeunes affluent de toutes les régions rurales traversées par le fleuve Yangtsé. Entre eux, les amitiés et les liaisons amoureuses se nouent et se dénouent au gré des saisons, des faillites et des pressions familiales.

Les tourments– Les histoires individuelles et collectives se succèdent dans les ateliers textiles de Zhili, plus graves à mesure que passent les saisons. Du haut d’une coursive, un groupe d’ouvriers observe leur patron endetté frapper un fournisseur. Dans un autre atelier, le patron a décampé.

Retour au pays – Le Nouvel An approche et les ateliers textiles de Zhili sont quasi déserts. Les quelques ouvriers qui restent peinent à se faire payer avant de partir. Des rives du Yangtsé aux montagnes du Yunnan, tout le monde rentre célébrer la nouvelle année dans sa ville natale.