Critique : Bien plus qu’un metteur en scène de génie, Ingmar Bergman constitue une figure difficile à saisir pleinement, ne serait-ce que par la diversité de ses œuvres. On aura beau creuser encore et encore dans ses créations, il peut sembler peu aisé de se confronter à pareil artiste, à sa largesse d’approcher et son regard sur le monde. Heureusement, chaque esprit créatif dissimule un être humain plus ou moins expansif dans ses écrits, ce qui permet de réévaluer sa vision. L’éditeur Carlotta, après avoir sorti ses carnets, nous permet d’approcher une autre facette avec ce nouvel ouvrage, reprenant près de 85 textes du réalisateur avec une variété qui fait plaisir : articles, essais, même des auto-interviews cocasses qui appuient le puzzle cérébral chez lui.
« Tous les visages de Bergman » exprime rapidement l’érudition évidente chez lui, notamment dans ses analyses d’œuvres et sa vision du cinéma des autres. On sent la passion et l’intelligence dans ses écrits, le besoin de contempler les créations des autres afin de mieux en déchiffrer sa société. Les textes sont brillants, challengeant intellectuellement tout en permettant de s’y dévoiler peu à peu tout en n’hésitant jamais à s’y interroger. Il s’y crée un fond qui permet de mieux contempler l’homme derrière l’artiste, tout cela explosant dans l’exercice inattendu des auto-interviews. Bergman n’hésite pas à s’y mettre en scène, prolongeant les critiques à son sujet avec une envie de mieux s’y confronter, de s’en amuser aussi et de jouer de ce rapport de fausse vérité, vraie fiction, où la porosité entre l’artiste et l’humain s’effrite de plus en plus avec une verve des plus prenantes.
Voilà donc un miroir intellectuellement dense et riche que cet ouvrage. « Tous les visages de Bergman » amène une volonté de réflexion permanente tout en déconstruisant l’apparence de l’artiste, triturant son image entre cinéaste investi, artiste en constante interrogation et esprit créatif qui se noue et dénoue encore et encore. Le livre a de quoi ravir toutes les personnes à la cinéphilie débordante mais ne se limite jamais à de l’abstrait d’analyse, permettant de mieux croquer Ingmar Bergman par différentes facettes prenantes à souhait.
Résumé : « Je n’ai aucun don pour le débat, aucune logique argumentative. Je finis toujours par m’embrouiller et par bafouiller. Je vis au milieu d’une tempête de sentiments, d’humeurs, de rêves et d’images. Mon sac en est plein. »
On connaît Ingmar Bergman écrivain, depuis la publication de Laterna magica, puis de l’histoire de ses parents en trois volumes (Les Meilleures Intentions, Enfants du dimanche, Entretiens privés), mais on l’ignore souvent critique, conférencier et même polémiste.
Pourtant, de 1930 à 1990, Bergman a écrit, en marge de ses scénarios et de ses carnets, des textes destinés à la presse et qui permettent d’aborder le cinéaste sous des angles inhabituels. Metteur en scène de théâtre dans la première partie de sa vie, Ingmar Bergman n’a eu de cesse d’écrire sur ses auteurs favoris : Shakespeare et Strindberg, en même temps qu’il menait une activité de critique de cinéma.
Plus étonnante encore est la constance avec laquelle l’auteur de Persona s’est livré à un exercice dont il était passé maître : l’auto-interview. Dans ces textes publiés dans la presse suédoise, il joue le rôle du journaliste (sous pseudonyme) et de l’interviewé, n’hésitant pas à étriller ses propres films.
Mais la vraie découverte de ces textes, publiés en Suède à l’occasion du centenaire d’Ingmar Bergman, c’est la place que celui-ci a pu occuper durant toutes ces années dans le débat public. Loin de l’image du créateur tourmenté vivant isolé sur l’île de Fårö, Bergman suivait avec attention l’actualité culturelle suédoise et n’hésitait pas à exprimer sur celle-ci des avis très tranchés. Pour : le théâtre pour enfants, la télévision, les troupes itinérantes. Contre : les écoles de cinéma, les billets gratuits, le snobisme intellectuel sous toutes ses formes.
85 textes courts qui dessinent le portrait d’un artiste et de son époque, d’un cinéaste se mettant en scène comme il le ferait d’un acteur, conscient de ses effets et non sans humour, noirceur ou espièglerie.