Critique : À quel point le cynisme a pris le pas moralement dans notre société pour se moquer continuellement de toute oeuvre qui assume un certain sentimentalisme pour traiter de sujets universels ? En effet, au-delà de solides critiques de la part de la presse, « Hamnet » a connu son lot de retours acides par des contours « larmoyants », inscrits comme du « chantage à l’émotion » d’après certains, tandis que d’autres reprochent le cabotinage d’une Jessie Buckley qui jouerait selon eux toujours la même chose. Qu’on n’accroche pas au parti pris très aride en apparence de Chloé Zhao, cela s’entend évidemment (nous ne tomberons pas dans le piège « des goûts et des couleurs »). Mais il faut être en même temps très cynique pour reprocher à « Hamnet » une affection aussi assumée quand il s’agit de parler d’aborder son deuil, notamment par le biais de la nature et de l’art, quand tout cela irrigue sa construction artistique.
Le film prend ainsi le temps de développer la rencontre puis l’union de ce couple, émotionnellement différent jusque dans le jeu de ses acteurs. L’expressivité de Jessie Buckley se heurte à l’intériorité de Paul Mescal, amorçant déjà une distance à venir qui sera comblée par le biais d’une scène de théâtre. Chloé Zhao s’intéresse pleinement à cette confrontation pour mieux dessiner les hauts et les bas d’une relation aux ambitions différentes, avec une froideur apparente qui sert surtout à installer son drame et sa manière de s’y confronter. Le soin apporté au cadre laisse autant pénétrer la lumière que l’émoi se crée face aux incertitudes de vie, en particulier face à une perte jeune. On ne peut alors pas reprocher la cohérence de la direction d’acteur, bien qu’elle puisse déplaire, tant elle illustre la douleur de perte, que ce soit en nous meurtrissant silencieusement ou en nous vidant de tout notre air dans une douleur que l’on ne peut pas retenir.
C’est là que l’approche par la création se fait moteur narratif, la scène servant à la réconciliation du public avec ses émois les plus intimes. On pourra reprocher que Max Richter utilise à nouveau son bouleversant « In the nature of daylight » dans le climax du long-métrage, mais ce serait passer à côté du fait que ce morceau, dans sa conception originale, nous impose un recul face à l’œuvre pour nous interroger sur notre place sentimentale. Il est évident alors que son usage dans une séquence où le film joue de ses contours théâtraux pour parler de proximité entre fiction et réalité n’est pas anodin, sans tomber dans une métatextualité post-moderne vide de sens. Bien au contraire, cette friction avec le quatrième mur nous pousse à la réflexion sur ce que l’art peut encore nous faire vivre intérieurement dans une période de sous-analyse, de consommation simple et d’obligation à réagir tout le temps, tout de suite, sans laisser place à l’émotion la plus brute, la plus pure mais surtout la plus sincère qui soit.
Peut-être un poil trop solennel pour son propre bien, « Hamnet » n’en demeure pas moins un appel au retour des sentiments dans leurs aspects les plus francs à une période où l’on oublie d’être honnête avec soi-même. À une époque où la crainte d’être moqué amène à désamorcer continuellement la moindre émotion trop marquée, le film de Chloé Zhao assume totalement son approche jusque dans ses moindres rouages créatifs avec une sincérité qui contrebalance le cynisme constant servant de bouclier face à l’état du monde. C’est donc un plaisir non feint que de se laisser retomber dans une narration aussi claire et franche avec ce que cela implique de larmes se dégageant de nos fissures mentales pour mieux laisser poindre une authenticité affective bien trop souvent oubliée par les temps qui courent…
Résumé : HAMNET raconte l’histoire d’amour et de perte poignante qui a inspiré la création d’Hamlet, chef-d’œuvre intemporel de Shakespeare.
