On doit parfois rattraper des interviews enregistrées il y a un moment mais qu’on n’a pas encore eu l’occasion de diffuser pour tant de raisons qu’on ne les citera pas toutes. Voici donc notre court entretien avec Ulrich Thomsen à l’occasion de sa venue au Love International Film Festival de Mons.
Comment voyez-vous le culte autour de « Festen » ?
C’est un film réalisé selon les règles de ce qu’on appelait « Dogme 95 ». Ça a fait sensation à Cannes à l’époque, et le film a connu un sacré succès. C’est un sujet fort qui traite des abus au sein d’une famille et du fait que personne ne veut entendre la vérité à mesure que celle-ci se dévoile. Et il a été tourné de manière très épurée, avec ses règles sur la lumière artificielle, aucune retouche sur l’image, et ça a donc donné un film très réaliste, presque dans un style documentaire. Et il est vraiment difficile de prédire à quel point un film va connaître un tel succès mais il a trouvé un écho auprès de beaucoup de gens pour des raisons… Je pense que c’était tout simplement un très bon film. Si on savait comment s’y prendre, on le ferait à chaque fois, vous voyez ce que je veux dire ? Mais bon, je ne sais pas s’il y a un véritable phénomène culte autour de ce film, mais il est clairement resté dans les mémoires et les gens sont toujours touchés par lui. Je veux dire, ça fait 30 ans maintenant, et pourtant, aujourd’hui encore, j’en parle toujours, et je n’ai rien fait d’autre entre-temps qui m’ait amené à évoquer « Festen ». C’est vraiment difficile à prédire. Et difficile de savoir autre chose que le fait que si on réalise un bon film avec un sujet fort, eh bien, il a tendance à perdurer, comme « Taxi Driver », pour ne citer qu’un exemple. On peut le regarder aujourd’hui, comme beaucoup de films qui ont traversé le temps et ont bien vieilli. Je n’avais pas revu le film depuis un bon moment, en fait, mais c’est génial. J’en suis très fier. Je sais que Thomas Vinterberg aussi. D’ailleurs, je lui envoyais justement un SMS tout à l’heure à propos d’autre chose. Mais, bien sûr, je suis ravi que ce film ait toujours autant d’impact sur les gens. J’ai pris beaucoup de plaisir à le tourner, bien sûr, et ça m’a ouvert des portes à l’étranger, aux États-Unis, en Allemagne et ailleurs. Mais est-ce qu’on peut parler de culte ?
Je ne sais pas si c’est le meilleur mot mais c’est typiquement le genre de films dont tout le monde a déjà entendu parler, d’une manière ou d’une autre, et dont l’évocation touche même des personnes ne l’ayant pas vu.
En effet, c’est vrai. Mais comme je l’ai dit, c’est pareil avec « Taxi Driver » et « Apocalypse Now ». Ce sont tous de grands films mais les films sont super difficiles à réaliser. C’est même difficile de faire un mauvais film aussi parce que tout doit, d’une certaine manière, s’imbriquer parfaitement, rien que pour terminer le film en respectant le budget, les conditions météo, les acteurs, … Il y a beaucoup de facteurs qui entrent en jeu, alors réaliser un film qui, pour une raison ou une autre, connaît un tel succès et qui ne tombe pas dans l’oubli avec les années, c’est extraordinaire.

Comment votre carrière en tant qu’acteur vous a influencé comme réalisateur, et inversement ?
L’expérience dans ce domaine, ça t’aide toujours d’une manière ou d’une autre. Je me disais que si on est un parfait novice et qu’on n’a aucune expérience, le fait de ne pas avoir d’expérience pourrait être un outil intéressant pour aller de l’avant. On ne sait absolument rien. On se lance, c’est tout. Ça peut dégager une énergie en soi. Mais dans mon cas, je pense que le temps que j’ai passé à travailler comme acteur dans ces films m’a aidé à comprendre ce milieu. Je savais que je n’avais pas besoin de réinventer la lumière ou les angles de caméra, parce que je savais de quoi il s’agissait. C’était une bonne expérience, ça m’est venu naturellement, dans le sens où c’est quelque chose qui m’a peu à peu séduit. C’était ce que je voulais faire. Au début, je pensais que ce serait super facile, parce que chaque fois qu’on se prépare pour un rôle, on se repasse en quelque sorte le film dans la tête et je me disais que la différence entre ça et la réalisation serait minime, mais ce n’est pas du tout le cas. C’est difficile d’expliquer en quoi réside la différence, sauf qu’une des différences que tout le monde te demande, c’est que le réalisateur est responsable de tout. C’est pourquoi je pense que ce sont justement ces deux choses que j’ai comprises sur ces deux films : c’est pour ça que les gens travaillent encore et encore avec les mêmes personnes, parce qu’il y a une bonne alchimie. Tu n’as pas besoin de te justifier tout le temps et tu n’as aucun problème. Et à chaque fois qu’il y a un arrêt et qu’il y a un problème, ça prend du temps. Le temps, c’est de l’argent, et tu perds des images. Tout ça, quand on écrit le scénario, il y a tellement de choses qu’on ne peut pas écrire, qu’on ne devrait pas écrire, tu vois, comment on choisit ce mot précis, cette scène précise, ces cent, cinq, dix, vingt pages. Il y a tellement de choses qu’il faut filtrer. Et est-ce que c’est mauvais de filtrer ou est-ce que c’est bien de filtrer ? Puis tu commences à tourner et ça commence tout de suite à dériver parce que ces acteurs ont de super idées. Tout à coup, c’est une bonne idée. Essayons ça. Et tout à coup, après quelques scènes, il faut que la troisième scène soit différente parce que maintenant j’ai ça, et tout à coup ça part, tu vois, je l’ai déjà dit en parlant à des gens du cinéma, c’est comme un train. Il démarre à fond, et il faut juste continuer sur cette lancée. C’est assez effrayant à un moment donné, parce que quand les choses que tu as planifiées, encore et encore, commencent à dériver dans une autre direction, il faut s’adapter rapidement. Et pour répondre à votre question, je pense qu’il faut de l’expérience pour ça. C’est une bonne chose, en tout cas dans mon cas particulier. C’est une bonne chose d’avoir de l’expérience quand les choses commencent à prendre une tournure un peu différente.
Votre carrière vous a vu passer aussi bien par des films d’auteurs que des blockbusters, à travailler en Europe comme aux États-Unis. Quel regard portez-vous sur votre filmographie ?
J’ai beaucoup de chance de travailler au Danemark et à l’étranger et des films comme « Festen » m’ont permis d’y arriver. J’ai travaillé avec des réalisateurs géniaux et des gens formidables. Il y a des rôles pour lesquels j’ai passé des auditions que j’aurais adoré décrocher, mais ça n’a pas été le cas. Je pense que je m’en suis bien sorti et je vais continuer à le faire, j’espère un peu plus encore. C’est dur car il y a beaucoup de chômage dans ce métier. Alors, avoir pu travailler pendant ces 30 ans, 33 ans maintenant, ça me rend très humble. Je suis heureux parce que je trouve ça amusant. C’est une vie vraiment, vraiment amusante, c’est un travail amusant. On a l’occasion d’incarner tous ces personnages différents et de se plonger dans l’esprit des gens et de leur univers, donc ça permet de comprendre les gens et le monde de cette façon-là. On peut en parler avec des gens comme vous. C’est toujours, c’est toujours quand on est face au public et lors de la discussion qui suit, que réside pour moi l’essentiel : ce que cela suscite, que ce soient des remous, des moments de bonheur ou des rires… Je ne suis pas du genre à me dire : « Bon, ils sont là pour me voir jouer », c’est plutôt : « Je suis là, je suis présent, je suis là pour vraiment donner le meilleur de moi-même et leur offrir une expérience ». On peut s’amuser en redevenant un enfant toute sa vie.
Merci à Valérie Cornelis et Shahinèze Hasnaoui de La Com des Demoiselles et au Love International Film Festival de Mons pour cet entretien.