Quand le Waterloo Historical Film Festival invite un réalisateur de la trempe de Mike Newell, il est évident qu’on se doit d’échanger avec lui. Bien que nous n’ayons pas eu l’occasion d’aborder un bon nombre de sujets préparés, le ton volubile et affable de notre interlocuteur nous a permis de nous sentir accueilli et à l’écoute de pareille personnalité.

Vous êtes invité au festival de Waterloo. Que ressentez-vous à l’idée d’être l’invité d’honneur de cet événement ?

Eh bien, c’est un immense plaisir et un honneur. On se dit que, si l’on est invité et que l’on est traité avec autant d’égards, c’est sans doute que l’on a de la valeur. Cela renforce la confiance en soi, ce qui est très agréable. Les organisateurs sont vraiment charmants et c’est un excellent festival. J’ai l’occasion d’y voir des films comme cet après-midi, un qui a reçu d’excellentes critiques en Angleterre, « Think of England ». Je suis ravi d’être ici. Après tout, Waterloo est un nom très célèbre dans mon pays. J’apprécie beaucoup les personnes avec qui je suis en contact. Par ailleurs, il s’agit d’un festival consacré au cinéma historique.

Vous avez réalisé de nombreux films historiques. Quel regard portez-vous sur ce genre ?

Eh bien, j’en ai fait beaucoup ! Pour commencer, j’ai un goût très prononcé pour les films historiques. Je viens de voir les deux volets du nouveau film français sur De Gaulle. J’ai trouvé le second volet particulièrement réussi ; en tant qu’Anglais, j’étais intimement convaincu de tout savoir sur la Seconde Guerre mondiale, mais ce n’est pas le cas. Il existe toute une dimension française que je méconnaissais. Soudain, on se retrouve face à l’épisode de Dakar. Que s’est-il passé à Dakar ? Qu’en est-il de la bataille qui a précédé celle, majeure, d’Afrique du Nord ? Et puis, il y a le retour de De Gaulle en France en 1944. Cela m’offre une perspective totalement inédite sur une période historique que je croyais pourtant bien connaître. C’est d’ailleurs vrai pour tous les films de ce genre. Lorsque j’ai travaillé sur des sujets historiques, ce qui m’est arrivé à plusieurs reprises, la première étape consiste à exhumer les faits. On se retrouve dans la peau d’un archéologue, il faut exhumer l’époque en question. J’ai réalisé un film avec Julia Roberts qui se déroule dans une université pour femmes, « Le sourire de Mona Lisa ». L’action se situait entre le début et le milieu des années 1950, une époque où le rôle des femmes était radicalement différent. Elles étaient femmes au foyer et mères, et c’était tout. Je me souviens avoir cherché désespérément des informations sur ce qu’était réellement la vie à cette époque. Il existe un livre formidable, écrit par le journaliste du « New York Times » David Halberstam, « The Fifties ». Cela m’a permis de dépasser l’image que l’on se fait généralement de cette décennie : celle de Doris Day et de tout ce glamour associé. Bien entendu, la réalité était tout autre et les enjeux étaient bien plus complexes. Creuser ainsi, fouiller dans les profondeurs de cette époque, s’est avéré passionnant. Sur le plan dramatique, c’était également très riche. Il y a une scène dans le film où deux jeunes femmes, issues d’un milieu privilégié et ayant reçu une éducation très raffinée, se retrouvent devant un réfrigérateur flambant neuf. Elles sont là, dans la cuisine de ce nouveau foyer, en train d’admirer le réfrigérateur. Elles ne discutent pas des sommets du féminisme qu’il faudra bientôt conquérir ; elles ne parlent d’aucun des sujets que l’on pourrait imaginer comme étant brûlants pour les années 1950. Découvrir un tel angle d’approche est absolument merveilleux. Lorsqu’on réalise un film d’époque, on se penche sur des détails révélateurs. J’ai notamment tourné un film sur Ruth Ellis, la dernière femme à avoir été exécutée en Angleterre, par pendaison. Elle travaillait dans des boîtes de nuit et se prostituait, en quelque sorte. Ce qui frappait tout le monde chez elle, c’étaient ses cheveux blonds, d’un aspect totalement artificiel. Je me suis interrogé sur ce détail : pourquoi ses cheveux étaient-ils si importants ? Eh bien, il y avait les blondes du cinéma, ce genre de références…  Mais, bien sûr, son histoire se déroule pendant la guerre, et juste après. L’une des caractéristiques de Londres à l’époque était son aspect délabré : rien n’y était propre. Tout était sale, imprégné de suie, et ainsi de suite. Si vous étiez une femme blonde, comme elle, et que vous vous trouviez dans la rue ou même à l’intérieur des clubs où elle travaillait, le regard se portait immédiatement sur vous, car vous apportiez une touche de clarté. Or, Londres, dans son ensemble, n’avait rien de lumineux. Les gens étaient déprimés. On trouvait des ruines laissées par les bombardements un peu partout. J’ai trouvé que c’était une porte d’entrée fascinante pour comprendre son personnage : ce n’était pas seulement qu’elle aimait les cheveux blonds ; elle cherchait à attirer l’attention, pour que les hommes viennent vers elle. Voilà qui illustre bien l’utilité de faire des recherches sur une époque donnée.

Je voulais peut-être évoquer « Quatre mariages et un enterrement ». Pourriez-vous nous parler de ce film, et peut-être expliquer comment il a rappelé que la comédie britannique représente le summum du genre ?

J’étais dans le bureau de mon agent et, sur le bureau de sa secrétaire, traînaient toujours les scénarios qui arrivaient à l’agence. Alors, quand on est sur place, on feuillette un peu les scripts pour voir ce qu’il y a… Bref, je suis tombé sur un scénario intitulé « Quatre mariages et un enterrement ». Je n’avais aucune idée de quoi il s’agissait et je ne savais même pas qui était l’auteur. La secrétaire a jeté un coup d’œil, a vu ce que je regardais et a dit : « Oh, celui-là est très drôle, il est vraiment très bien. ». Je me suis dit : « Très bien, je prends ça comme une recommandation. » Je l’ai emporté, je l’ai lu, et effectivement, c’était le cas. Je pense que tout un tas de facteurs ont contribué à son succès. D’abord, le scénario était formidable : Richard Curtis était -et est toujours- un auteur exceptionnel. Il avait déjà une longue carrière à la télévision, notamment dans des émissions comiques. Il n’était pas le scénariste principal de « La Vipère noire », mais avait su marquer sa patte dans la série. « La Vipère noire »  comptait quatre saisons, et chaque saison était composée de cinq ou six épisodes tout en se déroulant à une époque différente. L’une d’elles se situait à l’époque élisabéthaine ; mon amie de longue date, Miranda Richardson, y incarnait la reine Élisabeth Ire. Elle l’interprétait comme une psychopathe, avec une petite voix étrange et un peu ridicule… Il en fallait très peu pour qu’elle vous fasse couper la tête ! Une autre saison se déroulait au XVIIIe siècle, avec Rowan Atkinson dans le rôle de principal. Il a croisé toutes sortes de personnalités célèbres du XVIIIe siècle, comme le Dr Samuel Johnson, l’homme qui a composé le premier dictionnaire anglais. Et tout cela s’est terminé en 1918, avec Blackadder dans le rôle d’un officier lâche de l’armée britannique sur le front de l’Ouest, prêt à tout pour éviter l’engagement. Voilà donc quel était le parcours de Richard. Ensuite, avec « Quatre mariages et un enterrement », il ne s’agissait plus du tout d’histoire. Il s’agissait de conventions, de contemporanéité. C’était comme s’il avait été attendri, tel un morceau de viande. Il était devenu sensible aux tendances de son époque. Et, bien sûr, l’élément clé de « Quatre mariages et un enterrement », c’est que le film n’aurait jamais connu un tel succès sans Hugh Grant. Hugh en était le visage, l’âme. C’est un comédien formidable. Mais, en tant que personnage, son problème était qu’il n’arrivait jamais à prendre une décision. À cette époque, les hommes commençaient à perdre de leur autorité dans la société. Les femmes prenaient une place bien plus importante. Et Hugh, lui, n’y arrivait pas, il était incapable de dire « oui ». Il passait son temps à fuir ses petites amies. Il y a cette scène dans le film où, lors d’un déjeuner de mariage, il se retrouve attablé avec quatre de ses anciennes compagnes qui se mettent alors à raconter des anecdotes effroyables sur son comportement. Eh bien, c’était là toute la nature du personnage. Si l’on pense à la chanson « I’m just a girl who can’t say no », Hugh, lui, était le garçon qui ne savait pas dire oui. C’était un ressort comique essentiel de l’histoire car, au fil des mariages qui s’enchaînent, il finit par rencontrer une jeune femme qui lui plaît vraiment… Enfin, vous connaissez l’histoire. Il tombe amoureux d’elle, mais il est incapable de faire le pas et ne parvient pas à proposer de vivre ensemble, de se marier, ou quoi que ce soit d’autre. Il en est tout simplement incapable. Et, pour en revenir à la question centrale du film, ce qu’il lui proposait en réalité, c’était : « Et si on vivait simplement ensemble ? Rien n’a besoin d’être officialisé par écrit. » Cela reflétait bien l’air du temps de l’époque et, dans une certaine mesure, c’est encore le cas aujourd’hui, mais c’était particulièrement marqué à ce moment-là. C’est ce que le public a immédiatement perçu, et c’est devenu le trait de caractère principal du personnage. Une fois ce point saisi, le film a pris une tournure différente : l’intrigue s’est transformée en une sorte de thriller. Va-t-il retrouver cette jeune femme ? Et, une fois retrouvée, sera-t-il capable de construire une véritable relation avec elle ? C’est ce qui tenait le public en haleine. Le génie de Richard a été de repérer ce trait chez les jeunes hommes et d’en faire le pivot autour duquel bâtir toute une histoire.

Est-il possible de dire quelques mots sur « Donnie Brasco » ?

Bien sûr ! Pour ce qui est de « Donnie Brasco », au moment où le projet est arrivé jusqu’à moi, je travaillais avec une femme formidable, Betsy Beers, qui occupe aujourd’hui une place très importante à la télévision américaine. Elle avait un flair incroyable pour dénicher un bon scénario. Nous travaillions ensemble, en quelque sorte comme partenaires. C’était juste après « Quatre mariages et un enterrement ». Elle m’a dit : « Il y a un scénario que tu devrais lire » et m’a remis « Donnie Brasco ». À l’époque, le scénario avait déjà dix ans ; il était très abîmé car il était resté longtemps oublié dans un coin. Il y avait des taches de café, et même des petits objets qui s’y étaient glissés. Le film n’avait pas été réalisé pendant ces dix années, à cause des « Affranchis ». Tout le monde disait : « Ça ressemble trop aux « Affranchis ». Avons-nous vraiment besoin d’un énième film sur la mafia ? » Puis, nous l’avons fait lire à Al Pacino. À ce stade, il était évidemment très célèbre grâce à la saga du « Parrain ». Et, au fond, qui est le personnage principal de ces films ? C’est le fils cadet, Michael. Al a compris qu’il serait très habile, dans sa carrière, d’incarner un personnage comme Michael :  quelqu’un de visionnaire, au cœur froid, à l’esprit froid, au regard froid, un véritable stratège, un grand général. C’était une opportunité formidable pour Al de prendre le contre-pied : jouer à nouveau un personnage lié à la mafia, mais qui, cette fois, n’a aucune envergure. Il ne s’agit que d’un simple soldat qui ne saisit pas vraiment les choses. Il aime ce mode de vie, mais il ne comprend pas ce qu’il implique réellement. Le film tout entier était donc centré sur ce personnage, cet homme qui avait été Michael Corleone et qui n’était plus, désormais, qu’un petit soldat insignifiant, prenant conscience, d’une certaine manière, qu’il avait gâché sa vie. C’est précisément pour cela qu’il a accepté le rôle : c’était comme le revers d’une médaille. Il s’agissait de retourner la pièce. Et puis, il y avait Johnny Depp qui, à l’époque, n’était pas encore aussi célèbre qu’il allait le devenir. Il était connu grâce à la télévision et, manifestement, c’était un acteur très prometteur. Je me souviens d’une discussion avec Al, qui était accompagné d’un ami, un assistant, un collaborateur qui le conseillait. Nous parlions des acteurs potentiels pour l’autre rôle, et le nom de Johnny Depp a été évoqué. Le conseiller a aussitôt rétorqué : « Oh non, surtout pas ! Ce n’est qu’un acteur de télévision. » Al a répondu : « Mais pas du tout ! C’est une putain de star. » Il a remis ce conseiller à sa place, très sèchement. Al, qui était lui-même une immense star, en était absolument convaincu : il percevait chez Johnny les mêmes traits, les mêmes qualités. Nous avons donc engagé Johnny. Il avait très envie de faire ce film, mais il fallait encore qu’Al donne son feu vert. En fin de compte, c’est Al qui a eu le dernier mot. Il avait compris que Johnny était fait du « bon bois ». C’est ainsi que le projet a pu voir le jour. Nous avions une distribution formidable. Et un producteur providentiel, Mark Johnson, qui exerce toujours ce métier, d’ailleurs. C’est un homme merveilleux qui a été déterminant pour moi car il a résolu une quantité incroyable de problèmes. Ce fut un tournage heureux. Il faut savoir, à un moment donné, devenir quelqu’un d’autre.

Merci à Rodrigue Laurent et l’équipe du WAHFF pour cet entretien.