Critique : Dire que nous sommes dans une période où nous devons interroger nos croyances en permanence serait diminuer l’importance de la réflexion depuis la nuit des temps. Ce n’est pas seulement depuis quelques années que nous pouvons suivre aveuglément toute figure que l’on érige comme modèle de confiance, et c’est d’ailleurs un point abordé avec brio par Samah Karaki dans son essai « Contre les figures d’autorité : comment notre cerveau se laisse séduire par les auteurs, les génies, les héros, … », disponible depuis peu en poche chez Rue de l’échiquier. Il faut dire que la médiatisation constante de personnalités et parfois leur mise au ban imposait une réflexion profonde, acérée et juste, tout ce qui nous est offert dans cet ouvrage.
Samah Karaki part en effet dans le passé pour capter les premières relations de confiance que l’on a pu avoir envers différents modèles afin de souligner la nature toujours contemporaine de l’enjeu de son essai. Ainsi, la vision de l’individu face à la communauté méritait d’être approfondie et cela se ressent au sein de ces 128 pages bien tassées. Le style est didactique mais toujours à hauteur des enjeux abordés, parvenant à parler de nos perceptions pour mieux interroger notre propre système de valeurs et de réflexions, le tout dans une hiérarchie sociale qui aime à privilégier la figure unique, quitte à mettre de côté tout le collectif qui a servi cette figure. Le rapport de perception face aux personnalités aimés et déchues s’avère également intéressant, le tout avec une nuance qui mérite d’être soulignée.
C’est donc un très bon essai que l’on peut découvrir avec « Contre les figures d’autorité : comment notre cerveau se laisse séduire par les auteurs, les génies, les héros, … », bien évidemment important par le contexte contemporain mais parvenant à prendre le temps pour retracer tout ce cheminement avec le passé pour mieux souligner l’essentialité de la question. On remerciera Samah Karaki pour sa manière de nous interroger avec une écriture toujours précise et intelligente, de celles qui nous rappellent que la remise en question intellectuelle est un enjeu perpétuel.
Résumé : Partant du constat que nous accordons spontanément du crédit au nom posé en haut d’une couverture ou en bas d’un tableau, Samah Karaki analyse comment certaines figures d’autorité constituent une fiction cognitive, un mécanisme mental auquel notre cerveau est spontanément enclin. Il est en effet câblé pour chercher des intentions dans les textes, les images, les musiques.
Mais cette croyance est aussi construite politiquement, puisqu’elle privilégie certains noms et en invisibilise d’autres. Elle fabrique de l’exception, du prestige, du génie individuel au détriment du commun, et nous conduit à adhérer à une certaine organisation symbolique du monde : une hiérarchie qui valorise l’héroïque et l’unique, et marginalise l’anonyme, le collectif ou le mineur.
Au fil de sa réflexion, Samah Karaki nous montre comment notre cerveau, nos institutions et nos récits conjuguent leurs forces pour maintenir vivantes les figures d’autorité. Elle interroge ce que cette fidélité, presque réflexe, produit sur notre culture : quels noms nous retenons, quels autres nous oublions, et quelles formes d’art nous sommes capables ou incapables de reconnaître.
De là, elle nous enjoint à sortir de ces mécanismes et à faire émerger une écologie cognitive de la création et à distribuer autrement notre attention.