Ce qu’on aime dans notre secteur, c’est de pouvoir en apprendre plus sur certains sujets qui peuvent nous paraître obscurs mais réussissent à se révéler clairs par les mots de spécialistes. C’est le cas du Trouble de déficience de l’attention avec ou sans hyperactivité, tel que raconté par Michel Cymes et Olivier Revol dans leur ouvrage « Heureux comme des TDAH ! ». On a pu constater durant notre interview la façon dont le décor du bar Léopold a pu distraire nos invités mais également comment cela a pu servir de terreau d’une discussion animée et complice entre les deux amis par rapport à cette thématique qui méritait bien qu’on s’y penche.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous lancer dans la rédaction d’un ouvrage sur les troubles de déficience de l’attention avec ou sans hyperactivité, en plus de la façon dont le sujet même vous touche ?
Michel Cymes : L’idée était que, lorsqu’on s’aperçoit autour de nous que des parents apprennent que leur enfant est TDAH, c’est la panique. « Ouhlàlà, qu’est-ce qu’on va en faire ? » « Il ne pourra jamais suivre le cursus scolaire », « Ça va être la catastrophe », … Nous sommes tous deux des exemples de TDAH qui, malgré les difficultés qu’on a pu avoir et qui sont différentes pour Olivier et pour moi, avons pu mener à bien ce qu’on voulait faire, aussi bien professionnellement que dans nos vies familiales. L’idée était de rassurer sans dire qu’on vit dans le monde des Bisounours. On sait très bien, encore plus Olivier, que c’est parfois compliqué, que les enfants ont du mal, des adultes aussi, et qui voient ce TDAH comme un boulet. Mais on a la chance aujourd’hui d’avoir une médecine qui prend en charge, qui diagnostique, qui propose des solutions, contrairement à ce qui se passait il y a 20 ans. J’ai donc proposé à Olivier qu’on témoigne pour redonner un peu d’espoir à ceux qui sont touchés par ce trouble.
Olivier Revol : Même pour aller plus loin si tu veux…
M.C. : Tu ne vas pas plus loin que moi mais je veux bien que tu complètes.
O.R. : (rires) Pour compléter, mais sur la pointe des pieds pour ne pas blesser monsieur (rires), non seulement on voulait dire qu’on peut s’en sortir mais on voulait, malgré les histoires que nous racontons sur nous pas toujours très joyeuses aussi bien sur le plan personnel que professionnel, dire qu’on peut aussi en faire une force sans laquelle ni Michel ni moi ne serions là. En gros, aujourd’hui, si on me proposait avec une baguette magique de faire disparaître mon TDAH, je dirais non ! (rires) Ça t’intéresse ce qu’on dit ?
M.C. : (en train de regarder des figurines posées près de l’entrée) Non mais c’est distracteur ça !
O.R. : Il nous le fait en direct ! (rires) L’idée, c’était ça. On ne surfe pas sur la mode car, il y a 12 ans, j’ai écrit un bouquin qui s’appelle « On se calme ! » où je racontais le TDAH à une époque où on n’en parlait pas. J’avais été voir Michel pour faire un chapitre sur lui et il m’avait répondu « Mais pourquoi ? », où je lui ai appris qu’il était TDAH. On se rend compte 12 ans après qu’il l’est, qu’il en a fait une force et on voulait donc transmettre l’idée que ce n’était pas un drame, que c’est handicapant à un moment mais que c’est possible de vivre avec ça malgré les obstacles à certains moments.
C’est intéressant car vous parliez, page 175, de la façon dont les artistes se réapproprient leur TDAH dans leurs créations. Est-ce possible d’approfondir ce point ?
O.R. : (après que Michel l’ait taquiné sur le café qu’il allait boire et une discussion sur les psychostimulants qui apaisent) On parle à un moment de la créativité et la façon dont le TDAH peut être porteur à ce niveau pour différentes raisons. Une qui est simple, c’est qu’on a besoin tout le temps de nouveauté : on fuit la routine comme ce n’est pas possible. J’adore recevoir des enfants et des adultes à ma clinique mais si je devais toujours rester derrière mon bureau toute la journée, je serais malheureux ! On a besoin de choses nouvelles, on a tellement d’idées qui fourmillent qu’on se dit que c’est dommage de ne pas s’en servir, à tel point que des jeunes adultes et des adolescents me disent qu’ils préfèrent arrêter leurs traitements car ils sont moins créatifs, que leurs proches leur disent qu’ils ne sont plus les mêmes, … Le TDAH, avec ce cerveau qui bouillonne, malheureusement sans filtre, est source de créativité et si on arrive à le cadrer, c’est là qu’on en fait une force.
Et vous, comment avez-vous su vous cadrer en duo durant la rédaction du livre ?
O.R. : Je n’y arrive pas avec lui ! (rires)
M.C. : On a écrit ça à trois, avec Patrice Romedenne, qui est journaliste, pour nous interviewer. Car se mettre devant un clavier et écrire…
O.R. : On l’a fait pour quelques chapitres.
M.C. : Oui mais pour les encadrer par exemple.
O.R. : Pour remettre tout en place, nous dire « attention, vous écrivez comme vous parlez, n’oubliez pas que vous vous adressez à des lecteurs », … Il a mis en forme notre discours car si on n’était que tous les deux, le livre en serait resté à ses fondations.
M.C. : On faisait des visios.
O.R. : On s’envoyait des chapitres qu’il perdait à mesure. Heureusement qu’on avait un chef d’orchestre pour nous cadrer. C’est pour ça qu’un petit gars en primaire qui a un TDAH se voit moins car la maîtresse est là pour vérifier que tout est écrit dans l’agenda du lendemain. Et s’il n’a pas tout marqué, en primaire, c’est facile car tous les copains habitent à côté donc les parents ont plus de chance d’appeler les autres. Mais quand il bascule en secondaire, ça devient plus compliqué : plus de profs, changements de salles, la sensation d’être perdu, les feuilles volantes partout, … Il y a vraiment un passage très compliqué avant l’entrée au collège.
Pour rebondir dessus, j’ai lu différents articles qui ne représentent pas les TDAH dans la fiction alors qu’il y a de plus en plus de cas adultes. Pourriez-vous parler de votre rapport à ce sujet ?
M.C. : Je vais laisser Olivier y répondre mais il n’y a pas de « plus en plus de ». Il y a 5% d’enfants TDAH et 5% d’adultes. Quand on est TDAH, on vit avec et on meurt avec. Après, on nous a dit dans une interview qu’il y a 2,5% d’adultes diagnostiqués TDAH. C’est parce qu’il y a 2,5% qui ne sont pas diagnostiqués et non pas parce qu’ils ne le sont pas. C’est important car ça veut dire qu’il y a un sous diagnostic et que ce qu’il se passe pour les enfants aujourd’hui qui sont très encadrés avec un dépistage fait à l’école, suite à des remarques de professeurs, ce qui va amener le pédiatre à se demander par la suite sur le cas. Finalement, il y a autant d’adultes que d’enfants mais c’est sous diagnostiqué.
Merci pour cette précision.
O.R. : C’est exactement ça : l’adulte bouge moins, tente de ne pas couper la parole, … On reste TDAH mais c’est moins explosif que l’enfant.
Vous mettez en garde sur l’autodiagnostic mais est-ce qu’il y a eu des fois où, devant une fiction, vous vous êtes dit que tel ou tel personnage semblait être écrit comme TDAH et si oui, lesquels ?
O.R. : Gaston Lagaffe, il a le TDAH sans l’hyperactivité et l’impulsivité, c’est le truc typique. L’autre jour, un journaliste m’a interviewé chez moi et a demandé à ma femme comment cela se passait depuis 45 ans, elle a dit « Je vis avec Gaston Lagaffe ». Dans les enfants de personnage de fiction, il y a Tom Sawyer, Fifi Brindacier, … Le summum du summum, c’est « Les malheurs de Sophie ». C’est un roman autobiographique donc la Comtesse de Ségur était TDAH. Dans les adultes, de fiction, car les vrais…
M.C. : On en parle des vrais : Louane, Arthur, …
O.R. : Ruquier, … Mais dans la fiction ? (réfléchit) Il y en a certainement mais ça va me revenir.
Daniel Kwan, coréalisateur du film « Everything everywhere all at once », expliquait que pendant l’écriture du scénario, il s’était renseigné à ce sujet pour son héroïne avant que ses recherches ne le poussent à un diagnostic dans lequel il s’est reconnu.
O.R. : Je ne connais pas donc je ne peux pas répondre mais il y en a certainement d’autres. Je pense dans la série « HPI » qu’elle est plus TDAH que HPI, en connaissant les deux cas. Elle bouge tout le temps, elle a plein d’idées à la minute, elle dit ce qu’elle pense et elle pense ce qu’elle dit, elle oublie ses affaires, … C’est une vraie TDAH !
Certaines personnes reprochent à des œuvres de fiction de « sur-appuyer » des troubles, comme l’autisme, le HPI ou le TDAH, quitte à passer à côté d’une certaine véracité.
M.C. : Le problème des fictions qui parlent de neurodéveloppement, d’atypie, de trucs comme le HPI, c’est qu’il y a une exacerbation voulue, une exagération des symptômes pour rendre les choses spectaculaires. Si la série sur le HPI a pu apporter quelque chose pour démystifier les HP et les rendre un peu plus fun, ça a forcément entraîné des effets délétères que ça fausse la vraie symptomatologie des HP.
O.R. : Ça a un peu plombé le truc.
M.C. : C’est un peu le problème de l’image donnée par les fictions d’un trouble quel qu’il soit par rapport à la réalité.
O.R. : Par contre, dans les fictions, il y a des vrais HPI mais on n’en parle pas ! Ce qui m’intéresse le plus, c’est de repérer dans les fictions ceux qui sont HPI mais qui ne sont pas décrits comme tels. Matt Damon dans « Will Hunting » est présenté comme un HPI. Il y a aussi les métaphores dessus. Un film qui m’a beaucoup marqué en ce sens, c’est « Sixième sens ». Quand le gamin dit les yeux grands ouverts « Je vois des choses que les autres ne voient pas », ça c’est le HPI qui a une espèce d’intuition et voit les choses que les autres ne voient pas. L’héroïne du « Jeu de la dame » l’est aussi forcément. Il y a plein de HPI dans les fictions mais les vraies fictions où il y a des HPI, on ne les met pas nécessairement en avant par ce facteur.
Il y a souvent ce débat sur les réseaux sociaux sur le fait de regarder un film en accéléré pour les TDAH alors que vous approchez justement dans ce livre le rapport à l’écran quand on a ce trouble. Est-ce qu’il y a moyen d’expliciter un peu plus à ce sujet ? Encore une fois, désolé si ma question n’est pas claire…
M.C. : Non mais elle l’est sinon je l’aurais expliquée à Olivier (rires).
O.R. : Ceux qui ont besoin d’accélérer, ça sent le TDAH car c’est trop long pour eux. J’en ai eu plusieurs qui m’ont dit ne plus regarder de séries car cela leur paraît trop long. Le passage en accéléré est donc assez typique. Par contre, il y a une espèce d’histoire d’amour entre les écrans et les TDAH qui est très claire. La première addiction, c’est les écrans, en sachant que les TDAH ont plus de risques d’être addict à quelque chose, comme ensuite l’alcool ou le tabac, que les autres. Pourquoi ? Car ils cherchent une façon d’être apaisés. C’est insupportable d’avoir le cerveau continuellement en mouvement. Or, quand on regarde une fiction quelle qu’elle soit, le concepteur a supprimé tous les distracteurs. Quand tu regardes une fiction, quand tu joues à Fortnite, il n’y a rien qui n’est pas intéressant. Mais ce n’est pas la vraie vie. Or, quand tu es TDAH, tu rencontres enfin quelque chose qui est passionnant de A à Z. C’est la seule fois où il peut rester assis devant son écran, regarder un épisode sans s’ennuyer. En plus, le truc avec Netflix, c’est que tu n’as pas besoin de cliquer pour continuer, tu dois appuyer pour que ça s’arrête. Donc il se laisse aller. Un de nos premiers conseils quand on a un enfant TDAH, c’est d’être très vigilant par rapport aux écrans sans se dire que c’est ce qui le calme car c’est un risque qu’il devienne addict à ça.
Enfin, y a-t-il une question sur laquelle vous auriez souhaité terminer cette interview ?
M.C. : Moi, il y a une question dont on parlait avant avec Olivier, c’est que, s’il y a bien une spécialité en médecine où il y a des chapelles et du dogmatisme, c’est en psychiatrie. À chaque fois qu’il y a une nouvelle pathologie, un nouveau trouble, une nouvelle entité psy qui sort, il y en a toujours pour dire que ça n’existe pas. Alors, on peut tout discuter. Le problème par rapport aux autres spécialités où vous avez un scanner, une IRM, des analyses biologiques qui vous montrent objectivement qu’il y a quelque chose, la psychiatrie reste une vraie spécialité médicale mais avec parfois une part quand même subjective. L’acronyme TDAH n’existait pas en tant que tel il y a 20 ans. À partir du moment où ça n’existait pas il y a 20 ans, il y a des gens qui disent « Oui, il y a des gens qui procrastinent, qui sont impulsifs, qui sont hyperactifs, etc. mais ça n’en fait pas un trouble médical ». On entend encore ça de la part de certains qui critiquent notre livre. Or, ce trouble est dans le DSM, la bible des psychiatres. Toute la pathologie psy est dans le DSM. Donc pour que ça rentre dedans, c’est que ça a été prouvé par l’ensemble des psychiatres du monde entier. Ceux qui aujourd’hui, parce qu’ils veulent se faire un nom ou critiquer pour faire du bruit, disent que le TDAH n’existe pas, sont des gens malhonnêtes. Après, il y a des débats sur la ritaline, des polémiques sur le fait que ce serait « à la mode », il y a un business, etc. On est d’accord là-dessus. Mais en 2026, on ne peut pas dire que le TDAH n’existe pas. J’aurais bien voulu qu’on me pose une question dessus.
O.R. : Ça a été validé avec une IRM fonctionnelle. On mettait des gamins ou des adultes dans une IRM en leur demandant une petite tâche en regardant ce que le cerveau recrute comme régions. On a confirmé objectivement que, lorsqu’on leur fait faire une tâche, la région frontale marche moins bien chez les TDAH que chez les autres. Ce n’est pas qu’une vue de l’esprit. Une autre question qu’on aurait pu nous poser est si le TDAH est une maladie ou un trouble, quelle est la différence ? Une maladie, ça se guérit. Un trouble, ça se comprend. Une fois que ça se comprend, on place des adaptations.
Merci à Rodrigue Laurent pour l’interview.
