Nous étions revenus la semaine passée sur « The things you kill », thriller turque sombre sur une certaine violence masculine. Nous avons eu l’occasion d’en discuter plus longuement avec son réalisateur, Alireza Khatami, au cours d’un entretien avec spoilers.

Comment est venue l’idée du film ?

J’étais supposé adapter un livre. Il y avait cette image de deux amis discutant dans un jardin. J’ai finalement gardé uniquement cette image en mettant le livre de côté et me suis lancé dans l’écriture de cette scène de deux amis discutant avant de me rendre compte en travaillant que ce serait intéressant qu’ils parlent comme une seule personne. Là, je me suis rendu compte que mes sœurs arrivaient dans cette histoire, puis ma mère et j’ai arrêté car ça devenait trop personnel, au point de me demander si je pourrais montrer ça à qui que ce soit. Mais j’avais déjà trop de scénarios que j’avais entamés sans les terminer et je ne pouvais pas m’arrêter. Une fois que je l’ai fini, je me suis dit que ce n’était pas mal donc je l’ai envoyé à un ami qui ne travaillait pas dans le milieu du cinéma. Il m’a rappelé à une heure du matin, au bord des larmes, et je me suis dit que je devais peut-être faire ce film. Il m’a fallu deux ans pour atteindre un premier jet plus solide avant de continuer pendant deux ans et demi pour le clôturer.

Pourriez-vous parler de ce premier plan qui amène directement une introduction forte du personnage et du rapport aux rêves ?

Le plan était déjà écrit dans le scénario. Mon chef opérateur, Bartosz Swiniarski, et moi avons écrit une règle sur une serviette et avons signé tous les deux pour se tenir à ce principe : ne pas rendre le tout trop compliqué. J’ai appris cela du chef opérateur Darius Khondji. Nous avons donc fait en sorte que si on était avec Ali, la caméra allait rester statique ou sur une dolly très contrôlée. Si c’était un plan avec Reza, on partait sur une caméra portée, toujours, jusqu’à ce qu’Ali prenne le contrôle sur lui et puisse avoir le « choix » de la caméra. Mais quand on a voulu tourner la scène, on savait qu’on allait partir sur un mouvement très contrôlé. C’est ainsi que nous avons préparé la caméra sur une dolly et que nous avons installé ce plan derrière la fenêtre, afin de cadrer cet espace, comme pour l’emboîter. Plus tard, nous avons décidé de faire l’ouverture en dehors du focus car nous voulions avoir cette idée de répétition dans le long-métrage, ce motif qui fait sentir aux personnes que c’est une intention, pas une erreur. Voilà d’où vient ce plan sombre avec ces sons d’enfants, ce côté très rêveur, où on entend parler, jouer, avant de visualiser avec notre personnage qui boit son café. On entend ces voix même si on ne pouvait pas le faire physiquement mais je voulais que cela sonne comme un avertissement pour le public qu’on n’était pas dans un film réaliste. Il y aura des retournements à venir dans le récit.

C’est intéressant car ça ne fait que résonner à nouveau avec ce plan de traversée de miroir…

Je suis amoureux de la poésie persane. Là, quand on parle de soi, immédiatement, vous pensez à un miroir car c’est quelque chose de très établi dans la poésie persane. Je me suis dit que c’était le moyen de capter ce sentiment car le film est une négociation de son soi, une porte vers ce chemin. Reza apparaît aussi de ce miroir, il vient de lui. Tout le second acte du film à mes yeux se déroule dans ce miroir, jusqu’à ce qu’Ali puisse maîtriser Reza. Il est prêt à affronter le monde comme un homme nouveau et à sortir de ce miroir. Vous le remarquez quand il tue Reza : il sort de ce miroir. Donc tout le second acte est à l’intérieur de cette réflexion car le film raconte cela.

C’est du storytelling visuel à une époque où certains réalisateurs ont peur que leurs spectateurs se perdent devant leur film et se sentent obligés de tout verbaliser.

Je ne m’inquiète pas en fait de savoir si le public comprend le film. S’ils ne comprennent pas, c’est que ce n’est pas un film pour eux. Je fais mes films pour une audience intelligente en quête de réflexion. Ce n’est pas du divertissement, un film devant lequel on s’assied en mangeant du pop-corn. C’est un film que vous décidez de regarder car vous voulez être challengé. Personne ne s’installe dans un fauteuil pour lire « À la recherche du temps perdu » de Proust en se disant « Oh, laissez-moi m’amuser ! ». Ils décident de se challenger avec ça. Pour moi, c’est ce type de films que je fais. Si vous ne le comprenez pas, revoyez-le ! Il y a un public comme vous et moi qui aimons être mis au défi avec des films engageants intellectuellement. Malheureusement, il y a des productions, comme dans le streaming, qui sont plus pour des junkies d’adrénaline. Même quand on regarde certains festivals, on constate que beaucoup de titres sont dans cette mouvance. Quand on allait à Cannes ou Venise avant, il n’y avait qu’une forme sérieuse de cinéma. Maintenant, tout le monde cherche à amener Hollywood dans son lieu.

Le film est dédicacé à vos sœurs, c’est un titre où la masculinité est empoisonnée par le patriarcat. Comment voyez-vous ce sujet actuellement ?

Quand on regarde les structures à travers le monde, il y a un capitalisme patriarcal derrière chacune d’entre elles. Qu’importe si vous êtes en Turquie ou à Bruxelles : une femme n’est pas payée au même salaire pour un même travail, elles sont sujettes à être victimes de violences domestiques, … C’est partout. C’est trop tard pour en parler car nous aurions dû le faire il y a bien plus longtemps. Plusieurs personnes ont essayé d’aborder cela. Souvent, quand on parle des violences patriarcales, on met la lumière sur les femmes et c’est tout à fait normal car elles sont plus victimes de ces violences. Je voulais ici mettre la lumière sur un homme et voir comment un homme peut devenir lui-même impacté par cette violence. Les hommes et les femmes participent à ce système, on s’y nourrit et on subit ces violences. L’importance pour moi était d’aborder ces structures, voir comment on devient fragmenté dans ce système patriarcal.

Votre précédent film, « Chroniques de Téhéran », était une coréalisation avec Ali Asgari, tout en offrant une structure de vignettes sociales riches. Pourriez-vous revenir sur cette expérience ?

Vous savez, dans tous mes films, je me suis toujours préoccupé philosophiquement de la notion de pouvoir : comment il se perpétue, comme dans « The things you kill », comment il influe violemment ses habitants comme dans « Chroniques de Téhéran », … Le film était une façon de montrer des citoyens négocier individuellement avec ces sources de pouvoir. C’était aussi pour moi une manière d’analyser comment la politique influe sur le corps. J’ai eu l’opportunité d’y travailler avec Ali Asgari en tournant rapidement. Ce fut d’ailleurs le film le plus facile à tourner pour moi : six jours. Il y a de l’humour, ce qui le rend un peu plus accessible au public aussi.

Pour revenir à « The things you kill », pourriez-vous aborder les autres conversations que vous avez menées sur la direction de la lumière ? Je ne veux pas trop parler de la fin mais la façon dont la nuit est captée est passionnante, on sent la noirceur de la nuit et son côté effrayant…

Dès le début, je savais que je voulais que les scènes de nuit soient vraiment noires car souvent au cinéma, on prétend qu’il fait noir. Donc on met plusieurs lumières bleues ci et là en prétendant qu’on est en pleine nuit. La vraie lumière n’est pas comme ça. Très souvent, je n’arrive pas à distinguer quoi que ce soit la nuit mis à part une lumière distante dans la cuisine, je ne vois pas tant de choses que ça. Donc je voulais ce sentiment avec mon chef opérateur polonais. Ainsi, les écoles de direction photographiques en Pologne sont très versées sur ce genre de traitement de la nuit et des ombres. C’est pour cela que je suis parti là-bas, où j’ai rencontré Bartosz Swiniarski, qui défendait avec passion ce rapport à la lumière. C’est comme ça que ces scènes de nuit devinrent si noires. Beaucoup de personnes sont surprises et me disent qu’on n’y voit pas grand-chose mais c’est voulu ! (rires) Vous devez faire attention, plonger totalement dans la nuit. Une nouvelle fois, c’est le genre de film dans lequel on doit totalement s’impliquer pour découvrir, regarder, voir. Ça a été également dur à concevoir car on disposait d’un budget limité. Par exemple, la toute dernière scène se termine sur un gros plan, ce qui est rare dans le film. Je voulais que ce soit une vraie scène de nuit pour plonger totalement dans la séquence.

Merci à Steffi Van Bokhoven de MOOOV Films pour cet entretien.