Voir « Autokar » récompensé aux René (les César belges) du prix du meilleur court-métrage nous a fait hautement plaisir, ayant pu interviewer sa passionnante réalisatrice, Sylwia Szkiłądź, lors de sa venue au festival Anima. Voilà donc l’occasion de publier cet échange autour d’un titre abordant le rapport à l’émigration par le regard d’un enfant
D’où est venue l’envie de ton court-métrage ?
Ça vient de ma propre expérience d’émigration dans les années 90 avec un besoin de me réapproprier cette histoire une fois adulte.
Justement, à quel niveau t’es-tu dit que l’animation était le meilleur moyen pour raconter ton histoire ?
C’est une technique que j’ai étudiée à l’école vu que j’ai fait mes études à La Cambre en cinéma d’animation. J’avais donc développé plusieurs films mais jamais en 2D. C’était donc un film personnel de 2D, une technique qui est arrivée parce que je savais que je voulais des transformations, des perspectives déformées. J’avais envie de plus de liberté que sur mes autres films qui étaient en stop motion, en papier découpé sur multiplane. La 2D a vraiment permis de trouver une liberté dans les compositions, dans le dessin, dans les personnages, …
Ça se sent, notamment dans la transformation des adultes en animaux ou les jeux de hauteur avec cette petite héroïne dépassée par la grandeur du monde des adultes. Comment es-tu arrivée avec ces idées ?
Je vais d’abord parler de la perspective. Comme le film est vécu de manière immersive dans le point de vue d’une petite fille de 8 ans, c’était important d’avoir ces échelles qui se déforment. J’avais cette sensation très forte qui m’a poussé dans l’envie de développer ces exagérations, celles-ci venant de l’intérieur de cette enfant et des émotions qui la traversent au cours de son trajet que j’avais envie de voir se matérialiser en dessin. J’ai voulu exagérer pour mieux faire comprendre, mieux ressentir surtout. Quand elle est toute petite devant ce chauffeur pour lui demander où est son crayon et qu’il ne veut pas l’aider, il faut qu’on comprenne son désarroi, comme quand elle s’enfonce dans ce bus qui est énorme. C’est bien sûr exagéré. Quand elle va sous les sièges et qu’elle est toute minuscule, ça montre aussi le fait qu’elle est perdue, ce qui se ressent aussi quand elle se voit déformée dans les bocaux. On les renvoyait à un flash-back avec son père et ce sont des moments de quête identitaire. Elle va sous ce siège quand l’homme ours lui dit d’admirer plutôt la vue de la Pologne. Ça parle un peu de nationalisme, de quête identitaire dans toutes ces phrases, ces pensées qui nous entourent aussi même si c’est un clin d’œil car ce n’est pas le sujet principal mais une thématique qui reste en couche, l’identité et la quête identitaire. Ça allait de pair avec une émotion qui se transforme de façon exagérée. C’est pareil quand elle arrache sa maison, c’est une forme d’empouvoirement pour cette enfant qui se permet de prendre sa maison avec elle. C’est une sensation qui est une grosse question pour les personnes ayant grandi entre deux pays et dont les parents ont choisi cette immigration : est-ce que j’ai le droit ou pas de prendre cette part de moi ? Est-ce que je suis légitime de raconter ces histoires que je ne connais pas toujours ? Ce sont des flous. Faire ce film, c’était une manière d’organiser les flous du passé, d’où les exagérations d’émotions, de perspectives et de tailles. Concernant les animaux… J’étais en route vers Annecy et c’était Jérémie d’Ozu Productions qui conduisait la voiture. J’avais reçu des sous pour payer l’essence, on était plusieurs dans la bagnole pour aller au festival et derrière, j’étais avec Eveline De Roeck, qui était une copine à l’époque et qui est aussi animatrice et réalisatrice, qui m’a demandé comment j’étais arrivée en Belgique. C’était une question qui me faisait beaucoup d’effet quand on me la posait car je ne savais pas comment y répondre sans dire à la personne de se poser pour que je lui raconte tout pendant deux heures. En deux mots, ça paraît très réduit. Je lui ai raconté l’histoire quand elle m’a demandé si je n’avais pas envie d’en faire un film. C’est par cette question que j’ai eu envie de m’y mettre, même si je ne savais pas comment car je ne savais pas comment montrer les personnages humains. J’avais l’impression de les voler un peu en les représentant et les dessiner, c’était risquer aussi de les caricaturer. J’avais très peur de la caricature dans un film d’animation sur des migrants polonais qui vont en Belgique donc c’était un peu compliqué pour moi d’imaginer ça. Quand elle m’a dit que je pouvais en faire des animaux, je me suis dit que ce n’était pas une mauvaise idée. Elle s’est mise à animer sur le film, notamment toute la louve. C’est une animatrice très talentueuse. En fait, je me suis sentie libérée de raconter quelque chose avec des personnages qui n’étaient plus humains. Ça a permis aussi de prendre sens dans la narration car la petite fille vient d’une région très verte à côté de la Biélorussie donc là où se trouvent les forêts primaires. Elle a entendu beaucoup d’histoires en lien avec des animaux, avec ces forêts qui sont en fait un lieu d’histoire aussi. En les emmenant dans le bus, elle emmenait aussi une partie d’elle-même.

Tout ça fait ressortir également les témoignages des différents passagers du bus, ces déclarations très personnelles qui parlent de la question migratoire toujours à hauteur d’humain…
Peut-être veux-tu dire également que ces physiques très animaux font ressortir ces histoires ?
C’est ça !
C’est vrai que, du coup, c’est arrivé assez vite car c’était comme capter l’énergie d’un type de personnalité plutôt que plusieurs personnes. J’avais plusieurs personnes en tête quand je les ai dessinés. Par exemple, la dame chauve-souris, qui est la première personne avec qui Agatha discute dans le bus, c’est un animal nocturne qui nous permet de rentrer dans un monde parallèle. Pour le coup, j’avais en tête plusieurs femmes qui sont parties travailler à l’étranger, par exemple pour aider dans des familles ou des maisons tout en laissant leurs propres enfants dans le pays. Pour moi, c’est un personnage nocturne car il y a aussi quelque chose d’assez sombre dans cette émotion. C’était aussi un peu révéler l’essence de ce que cette personne vivait. Pour l’ours, c’est un homme bourru, fort, qui est rattaché à la tradition. Il est arrivé assez rapidement. Le conducteur, qui est pour moi un furet – ce qui est discutable pour certaines personnes (rires) bien que cela ne me dérange pas qu’il ne soit pas totalement identifiable – est avec sa grosse moustache, c’est un homme qui reste focus. C’est vrai que c’est parti de sensations que j’ai dessinées. La dame moineau est pas mal inspirée de ma grand-mère qui portait ce genre de chapeaux. J’ai fait un rêve une fois avec elle quand elle était déjà bien âgée où elle devenait un moineau. J’avais donc envie de la mettre dans le bus, ce qui était très fort comme sensation. Les deux voisines derrière Agatha, la dame hibou et la dame souris, la première était inspirée par la mère d’une amie quand je l’ai dessinée. Cette amie, qui est née en Belgique, est partie vivre en Pologne et a fini par se marier avec un homme là-bas. Quand elle a vu le film là-bas, elle m’a dit que la dame hibou lui faisait penser à sa mère avant que je lui dise que j’ai effectivement pensé à elle en la dessinant ! (rires) C’est comme révéler l’essence d’un personnage. Je pense que beaucoup d’enfants font ça, s’imaginer comme des animaux et jouer avec ces codes-là. J’aimais bien aussi cette idée que ça nous raccroche au vivant, que l’immigration ne déracine pas seulement les humains mais qu’il y a également une forme de tort causé à l’environnement. C’étaient plusieurs idées, des à côté du sujet principal qui nourrissent l’ambiance générale du film.
Je trouve que le dernier plan, montrant Bruxelles Midi, nous amenait un autre regard sur ce décor connu par l’animation. Comment est venue cette image ?
Les très beaux décors de la gare du Midi ont été réalisés par Noémie Marsily, qui est belge et aussi une réalisatrice de films d’animation ainsi qu’une autrice de BD connue en Belgique. Je me suis occupée de la gare de Bialystok, ce qui était chouette comme échange car elle était née ici, moi là-bas et qu’on a pu faire ça ensemble. On a pu partager ça. Je trouve qu’elle a vraiment réussi l’identification car on se projette dans cette gare. Il y avait cette idée d’arriver là parce que c’est un lieu qui porte énormément d’émotions. Notre premier lieu d’habitation était près de la gare du Midi, avec plein de polonais qui se partageaient cet appartement. C’est aussi un lieu chargé pour moi. Je crois que ça l’est pour beaucoup de personnes.
Tu parlais de tes études à La Cambre. Qu’est-ce qui t’a menée à ce genre de formation ?
En secondaire, j’étais à Saint-Luc en art de l’image. De base, j’avais choisi d’aller là car j’avais commencé à dessiner en arrivant en Belgique pour me faire comprendre. Il y avait plein de mots que je ne connaissais pas donc le dessin est arrivé à ce moment-là. Je me suis fait plein de potes en primaire en leur apprenant par exemple à dessiner des perruches. De fil en aiguille, je me suis retrouvée à l’Académie d’Art d’Uccle, où ma mère m’a inscrite. Au début, je n’étais pas très sécure d’aller là-bas car je n’avais pas la sensation de savoir dessiner puis en vrai, j’ai adoré. Après, mes études à Saint-Luc sont arrivées assez naturellement. C’est là que j’ai rencontré Nim Gamboa, avec qui j’ai coréalisé un film en troisième année à La Cambre. Nim m’avait déjà parlé du festival Anima et de l’animation. Je ne me suis pas du tout posé la question avant car je pensais me diriger vers l’illustration tout en me demandant avant comment j’allais en vivre (rires). Je ne suis pas héritière, je ne peux pas prétendre avoir un appartement, … C’était une vraie question de se demander ce que j’allais faire maintenant. Nim m’a parlé de l’animation et on a eu aussi un super prof, Stéphane De Longrée, qui nous a montré « Les triplettes de Belleville » à Saint-Luc. C’était pour moi le flash : j’aime ce personnage qui est tout petit et tout gros qui devient tout fin et tout long tout en gardant le même visage, cette transformation hyper exagérée, les perspectives qui le sont autant, l’histoire, la musique, … C’était tellement complet que je me suis dit qu’il y avait en effet beaucoup de choses à faire, que j’allais pouvoir évoluer dans ce domaine-là. Donc mes études d’animation à La Cambre sont arrivées dans cette réflexion-là.
Merci à Kevin Giraud et l’équipe du festival Anima pour cet entretien.
