Critique : Ne nous répétons pas sur l’attrait du cinéma d’Eloy de la Iglesia, nous l’avons déjà fait sur « La buraliste de Vallecas ». Par contre, on peut revenir sur sa diversité de tons, comme le prouve ce « Personne n’a entendu crier ». Il suffit de comparer ce film à « La semaine d’un assassin », sorti un an plus tôt et également disponible chez Artus pour sentir une autre approche tonale tout en restant dans une même vision de violence, ici dans des contours plus giallesques. Ainsi, l’approche urbaine dans son début à Londres et Madrid, avec une palette de couleurs accentuée, pourra rappeler le genre italien mais ce n’est que pour mieux en dévier, notamment dans ses retournements de narration et sa lutte de pouvoir qui se ressent dans le couple formé par ce meurtrier et sa témoin.
La photographie, dans sa lumière de papier glacé, accentue la mise à distance émotionnelle imposée par le récit. Il faut bien dire que le cynisme de l’intrigue est des plus appuyé, accentuant une forme de parasitage de toute forme de convention narrative du genre, ce qui pourra en refroidir certains. Néanmoins, c’est en cela que le long-métrage nous a pris, par sa manière de se revirer perpétuellement, renforçant un certain malaise tour en permettant de mieux s’amuser et détricoter nos attentes. Cela se fait notamment avec une maîtrise visuelle appuyée comme toujours, permettant de mieux jouer de sa tension et de sa comédie noire, où tout se révèle perpétuellement trouble dans un manque total de confiance et une destruction en règle des mœurs. Tel cet immeuble clinquant quasi vide, la société s’y voit évacuée d’humanité, comme si les êtres mêmes ne pouvaient plus apporter une certaine empathie.

On appréciera donc cette édition fournie par Artus, avec toujours ce même soin qualitatif matériel notamment par son Master 2K restauré. « Personne n’a entendu crier » fait fi de ses conventions afin de mieux traiter d’un vide d’humanité, s’amusant à détruire tout ce qui pourrait être attendu dans pareille narration pour mieux renforcer son cynisme de ton et une représentation d’un monde sans réelle âme. Eloy de la Iglesia révèle une autre forme de sa filmographie tout en restant cohérent dans son fond thématique comme toujours passionnant socialement. En déjouant ses codes de giallo, il révèle surtout un vrai trouble où l’émotion s’avère continuellement pervertie.
Résumé : Elisa, une jolie escort girl de luxe vit seule dans son appartement d’un immeuble moderne, avec un couple comme seuls voisins. Un matin, elle voit par hasard le mari, Miguel, en train de traîner le corps de sa femme dans la cage d’ascenseur. L’assassin va alors l’obliger à l’aider pour faire disparaître le cadavre, la faisant ainsi passer du statut de témoin à celui de complice. Une relation trouble naît entre eux.
