Critique : il y a de ces films qui nous déstabilisent rapidement par leur tonalité, leur façon de nous installer sur un tapis avant de vite le tirer pour mieux nous surprendre. C’est indubitablement le cas de cet « El Jockey », qui démarre d’ailleurs par une chute gagesque avant son titre. Il faut dire que la physicalité de Nahuel Pérez Biscayart, magnifiquement utilisée déjà dans « Au revoir là-haut » ou encore « La fille de son père », évoque une nouvelle fois Buster Keaton, encore plus dans une fuite en avant qui va voir notre personnage se réinventer totalement. « Kill the Jockey » nous dit le titre original, et c’est clairement ce que raconte le réalisateur Luis Ortega : la mise à mort d’une identité pour se retrouver dans une autre, quitte à virer vers l’incongru visuellement pour soutenir cette renaissance.

Il y a une envie de burlesque permanente qui s’insère dans ses décors réalistes, comme si le quotidien se voyait parasité par une fictionnalité qui semble être la seule voie pour approcher correctement ce récit. La photographie accentue ce sentiment de brouillage émotionnel, de confrontations de tons tout en n’hésitant pas à se réinventer dans son surréalisme. On pourrait se dire que la narration se prend parfois les pieds dans le tapis à force de vouloir chercher comment représenter cette recherche avec un récit comico-criminel mais cela lui donne une dynamique surprenante, à défaut de pouvoir rassembler tout le monde dans ses confrontations de cinéma qui rappellent par les choix de cadrage du cinéma muet, où la gestuelle du corps a bien plus d’importance que d’éventuels dialogues.

Ne soyez donc pas étonné d’être surpris par « El Jockey », film argentin au burlesque intéressant et parvenant à donner corps à son histoire par la physicalité de son casting. Luis Ortega n’hésite pas à se réorienter continuellement pour mieux narrer sa sensation constante de perte et perpétuer une confusion qui sied plutôt bien à ses personnages. On pourra lui reprocher de peut-être trop jouer la carte du désordre pour ne pas perdre son audience mais cela ajoute également à ce récit d’identités, de réinventions et d’incohérences de monde.

Résumé : Ancien jockey légendaire, Remo Manfredini voit sa carrière sombrer à cause de son comportement autodestructeur. Aujourd’hui, il court uniquement pour rembourser ses dettes colossales auprès de Sirena, un mafieux louche et impitoyable. Lors de la course la plus importante de sa vie, le destin bascule : un accident tragique coûte la vie à l’un des chevaux les plus précieux, tandis que Remo se retrouve grièvement blessé. À son réveil, incapable de faire face à la situation et traqué par Sirena, il prend la fuite. La tête encore bandée, il adopte une nouvelle identité et erre dans les rues de Buenos Aires, fuyant Sirena.