Regard passionnant sur la masculinité de groupe et la cristallisation d’une certaine sensibilité, « La danse des renards » est un premier long-métrage brut, toujours au plus proche de ses personnages. C’est ainsi cohérent avec l’approche de son réalisateur Valéry Carnoy, qui s’est inspiré d’une histoire qui lui était proche.
Pour commencer, d’où est venue l’envie de votre film ?
Déjà, c’est un premier film. Dès le moment où tu fais un premier film, tu rentres dans une économie. Tu ne vas peut-être pas réaliser tout de suite tes rêves de grandeur. J’ai donc décidé de faire un film sur quelque chose que je maîtrisais, quelque chose qui était propre à un âge, qui était révolu pour moi : l’adolescence. Je me suis dit que ce serait le moment de faire un film sur cet âge où je n’ai plus vraiment de problèmes. J’ai voulu parler d’une sensation que j’ai eue, qui m’a profondément marqué et qui a été aussi un tournant dans ma vie. J’ai eu un grave accident qui m’a mis dans une belle période de faiblesse pendant des mois et des mois. C’était à l’époque où j’étais à l’internat et où je faisais du sport. Cet accident m’a fait perdre énormément de sang, et j’ai un peu perdu ma place dans le groupe, étant donné que, comme j’étais anémique, je n’arrivais plus à prendre position. Je n’avais plus la nervosité, l’envie, et puis j’avais cette fatigue terrible qui m’alimentait tous les jours. Et quand on est fatigué, on est plus sensible. Quand on est plus sensible, on est plus à même de repérer les dynamiques un peu toxiques qui peuvent alimenter vos amis. Ça m’avait beaucoup marqué, cette période-là de ma vie, et ça m’a fait vriller aussi. Je suis parti vers un monde un peu plus du sensible, en tout cas un intérêt plus grand pour ça. J’ai voulu représenter ce moment de vulnérabilité chez quelqu’un qui pourtant avait toute la puissance.
On sent justement un côté très brut dans la mise en scène. Quelles étaient les intentions de départ pour conserver ce côté brut à l’image, mais qui suit au mieux le personnage ?
C’est une bonne question. Déjà, c’est un travail avec le chef opérateur, Arnaud Guez. On avait déjà tourné « Titan » ainsi qu’un film de groupe. Faire un film de groupe, ce n’est pas la même chose que faire un film portrait. Même si on suit beaucoup Camille, au début, pour que le film marche, on doit filmer le groupe. Et puis ce groupe va extraire le personnage principal, et c’est cette extraction finale qui est extrêmement problématique, dure à vivre et qui va aussi permettre le changement d’état et l’évolution du personnage principal. Dès le moment où on veut faire le film de groupe, on doit penser à un système caméra. On est avec des jeunes acteurs qui sont pour la plupart non professionnels et donc on doit pouvoir s’adapter à cette entropie dû au fait qu’il y a moins d’expérience. Il n’y a donc pas de ligne au sol par exemple. Dès le moment où ce découpage devait être très mobile, il devait pouvoir changer en fonction de ce qui allait être proposé. Donc on a mis en place une caméra mobile qui s’articule, et nous permet d’être beaucoup plus libre dans notre manière de découper et de capturer aussi tous ces petits hasards que ces jeunes, malgré eux ou pas, vont nous proposer.

J’ai lu que vous aviez une expérience dans la photographie.
C’est exact, j’ai fait des études de photographie, de direction photo plus précisément, à l’INSAS. Donc je suis techniquement formé pour être caméraman, chef opérateur.
Comment cette expérience a aussi servi dans le travail visuel et dans les conversations avec Arnaud ?
Alors j’avais la matière, la connaissance théorique et en plus de ça, j’ai pris comme chef opérateur un jeune homme qui n’avait pas spécialement d’expérience de long et qui est en fait mon ami de classe. Donc au final, c’est quelqu’un avec qui j’ai fait toutes mes études. J’ai été extrêmement avantagé d’une connaissance qui était celle qu’on a rêvée ensemble. On a rêvé ensemble de faire du cinéma. On a étudié ensemble. On a appris les mêmes choses. Donc le langage, la manière de discuter, les accointances sont énormes. En plus de ça, on se connaissait. Et puis il y avait cette liberté, celle qui fait que je ne décide pas tout seul mais qu’on va travailler ensemble le travail d’image. Quand vous savez faire… Quand je dis cela, je le dis théoriquement car je n’ai pas été chef opérateur et donc je n’ai pas la pratique dans ce métier. Au final, il faut avoir la pratique car vous êtes très vite dépassé. Quand vous ne faites plus le chef opérateur, les technologies avancent, le type d’éclairage avance. J’avais donc besoin de la connaissance de mon ami qui lui avait continué dans ce secteur. Nos accointances ont fait qu’on se comprenait. Même si lui me crie dessus ou est fâché sur moi ou est nerveux, je le connais, je sais exactement pourquoi il est dans cet état d’âme. La connexion était plutôt bonne. Et puis, quand vous connaissez un métier, vous savez comment ne pas frustrer la personne. Vous savez ce qui va le rendre malheureux comme lui prendre la caméra et filmer à sa place, décider pour lui certains plans d’éclairage. Donc il y a un certain respect du métier. Et ce respect du métier m’a énormément aidé avec lui. Et puis évidemment, je sais faire. Ça veut dire que, quand je vois qu’il n’y a plus d’idée, je sais aussi prendre des décisions dans pareils moments et ça peut être une béquille aussi pour lui. L’avantage qu’il a, c’est qu’il sait aussi réaliser. Donc, quand j’étais vraiment perdu, il pouvait aussi être ma béquille. On avait alors cette fusion qui nous a vraiment permis de travailler en chœur. Et puis il y avait d’autres métiers qui nous ont aidés, comme la script, qui est carrément un passage entre la chef-opérie et la réalisation. C’était un film d’équipe, aussi bien un film de groupe par rapport aux acteurs mais aussi film d’équipe par rapport à la manière de mettre en scène.
Le film commence avec un combat de boxe qui amène déjà le personnage dans cet aspect de confiance qu’il développe à ce moment-là. On sent l’énergie des autres qui l’entourent. Dès le début, c’était voulu de commencer par ce combat de boxe, afin d’instaurer dès les premières secondes cette personnalité ?
Un film, c’est un personnage qui évolue. C’est le principe d’un bon film. Ce n’est pas toujours le cas mais alors, il faut d’autres choses pour venir englober le film. Mais on a souvent besoin de voir des personnages qui évoluent. On a besoin de rêver, on a besoin de penser qu’on peut évoluer. Dans cette première scène, le personnage est en confiance, comme tu dis, et surtout, il est rapide, il vole. Il a un style de combat qui est très à lui. Dans la toute dernière séquence, et même dans la première séquence, il a un rapport à ses amis qui est un rapport de groupe, presque de clan. Dans la dernière séquence, tout a changé et on assiste à cette évolution. Il est seul, il encaisse, il ne vole plus. Il assume, il prend les coups, il souffre. Plus personne n’est là pour le supporter. Il est seul mais il prend des décisions, il n’a plus besoin des autres à la fin et il peut partir vers un nouveau. C’est ça qui était très intéressant. Aussi, quand tu fais des films, tes scènes doivent être en miroir, être un point A pour arriver à un point B. Une autre chose qui est très importante, c’est que tu vois son évolution même dans le combat. Tu vois quelqu’un qui évite les coups au début, qui sourit, qui fait des blagues, qui tire la langue, ce qui est devenu l’affiche du film et ce qui représente son identité visuelle dans les médias. Et puis, tu as la dernière séquence où il est blessé, le visage suinte, gonflé. Il accepte les coups, il attend, il se bat presque comme un poids lourd. Il a changé d’aspect, de technique. Il a tout simplement évolué car il a vécu des choses. Même s’il est très jeune, même si le temps est très court, on sent déjà une très grande maturité dans la manière de prendre ce combat.

« Il ne vole plus » comme tu dis. Alors comment avoir cet aspect marquant qui puisse aussi bien marquer le personnage que marquer durablement le spectateur dans cette scène de chute ?
Il faut aussi dire que c’est symbolique, ce personnage qui joue avec le vide, qui est au sommet dans son école, dans son groupe, qui finalement va tomber. Le hasard et la chance font qu’il ne se blesse qu’assez superficiellement puisque cette coupure n’est pas l’enjeu du film. Elle se guérit très vite. En une séquence, on a déjà cassé le mythe de la blessure. Ce ne sera pas un énième film d’un boxeur qui va devoir réapprendre à guérir pour après redevenir un grand battant. Non, c’est un boxeur qui a déjà guéri mais qui va être envahi par cette douleur psychologique qui va le remettre en question et qui va lancer surtout la vraie quête du film, une quête initiatique.
Est-ce qu’il y a une question que tu aurais voulu que je te pose pour clôturer cet entretien ?
J’ai fait tellement de festivals partout dans le monde que les questions ont vraiment fusé dans tous les sens. J’ai même développé des réponses au fur et à mesure de rencontres avec des journalistes. Il n’y a donc pas spécialement de nouveauté. Je pense qu’il y a un truc qui est hyper important et me touche, c’est le rapport à l’angoisse. Au final, ce jeune homme, il angoisse terriblement. Pour guérir, il a besoin d’être écouté. Et j’avais vraiment envie de parler de l’écoute et, qu’au final, il n’est même pas écouté par tous ces jeunes. Les seules personnes qui sont d’accord de l’écouter sont les adultes, mais évidemment ils vont proposer une aide, un psychologue. C’est difficile de se positionner parce que vous n’avez pas spécialement envie de parler à quelqu’un d’étranger que vous ne connaissez pas. Je trouve que le rapport à la psychologie est dur quand on est très jeune, parce que c’est intriguant. Ça fait peur aussi de parler avec un inconnu qui est spécialisé dans ce domaine. On a envie d’être compris par notre entourage, par les gens qu’on connaît, dans lesquels on se projette, qui sont les jeunes, les adolescents. Donc j’avais vraiment envie de développer cette relation avec Yass qui, au final, l’écoute malgré elle. C’est une trompettiste qui aime qu’il l’écoute et en échange, elle va l’écouter. Mais ce n’est pas elle qui lui fait comprendre les choses. Souvent, on me dit que c’est cette fille qui le fait évoluer, mais non, il comprend les choses parce qu’il les communique, il les verbalise avec elle. C’est ça qui est intéressant. On parle d’une société où on a de plus en plus besoin de psychologues, mais je pense qu’on a surtout besoin, de temps en temps, d’écouter les gens. Même si les gens vous mettent des tunnels, commencent à vous parler et que vous ne savez pas trop quoi leur dire, ils ont juste besoin de quelqu’un avec qui leurs paroles vont trouver du sens. De temps en temps, même si c’est chiant parfois, il faut savoir écouter. Dans le film, Matteo et les autres n’écoutent pas.
Il y a aussi cette fin où il pleure sur la musique, où il peut vraiment communiquer d’une autre manière et peut-être se libérer émotionnellement.
La scène de la voiture, c’est surtout cette incapacité qu’ils ont, maintenant, à communiquer. Il s’est passé trop de choses. Ils s’aiment, parce qu’ils se sont connus. Finalement, Matteo comprend que Camille n’a pas bluffé mais ils ne savent pas quoi se dire. Il y a donc ces larmes et cette tristesse. Heureusement, ils arrivent à se dire au revoir. C’est le plus important.
Merci à Valérie Cornelis et Shahinèze Hasnaoui de La Com des Demoiselles, à l’organisation du Love International Film Festival de Mons ainsi qu’à Barbara Van Lombeek et Lumière pour cet entretien.
