Critique : Alors qu’ils étaient censés nous rapprocher les uns des autres, les réseaux sociaux semblent plutôt sur la verge de la division, rassemblant moins des communautés que créant perpétuellement des divisions en tous genres, particulièrement idéologiques. Ainsi, le développement de personnalités fortes par le biais de leurs pratiques numériques peut interroger, surtout quand notre consommation de pareils outils nous fait oublier l’humain derrière la figure et la manière dont l’engagement se dessine au-delà de l’image que l’on peut donner de soi. Voilà pourquoi le nouvel ouvrage de Léa Chamboncel, « À qui profite la lutte ? », nous semble des plus importants à lire en ce moment.
Le livre parvient à partir de l’expérience personnelle de l’autrice pour permettre de poser ses questions, une approche individuelle logique par les sujets brossés en son sein. Ainsi, la figure militante principale se retrouve, volontairement ou non, à effacer les autres individus de la lutte, invisibilisant celles et ceux qui ne rentrent pas dans ce cadre de médiatisation avec une sécheresse si confondante qu’elle peut se révéler en opposition des objectifs de réflexion. De même, du besoin d’une expression constante et immédiate peut résulter une précipitation et un manque d’informations solides alors même que notre période réclame une réaction instantanée à tout, laissant moins la place à une réflexion qu’à de la communication parfois vaine.
Léa Chamboncel parvient dès lors à approcher avec intérêt ces rouages numériques avec une clarté réflexive, ce qui se ressent d’ailleurs dans le format (moins de 200 pages). La construction de la réflexion se révèle des plus maîtrisées, parfaitement à propos et ne peut que pousser à l’interrogation personnelle tout en procurant une perception plus large. Cette façon de faire résonner besoins de groupe et rapport individuel contribue à contrebalancer notre vision des réseaux et, in fine, à y apporter une remise en question de ce rapport de personnification avec une lucidité qui se doit d’être partagée.
Nous recommandons donc bien évidemment « À qui profite la lutte ? » tant l’ouvrage décrypte avec intérêt la consommation médiatique, sa reconfiguration de lutte et ses rapports d’enjeux avec une richesse intellectuelle qui ne mettra pas de côté les personnes curieuses mais pas spécialement au courant de pareilles questions. La plume de Léa Chamboncel se met intelligemment au service de son sujet avec une envie de partage, de réflexion et d’approche à différentes échelles permettant d’autant mieux de saisir ces rapports de fond indispensables au vu des doutes sociaux émaillant régulièrement. Dans une période où les réseaux sociaux semblent déterminer les luttes et la popularité, un livre de ce genre nous semble quasiment indispensable à conseiller pour mieux saisir cette vision numérique et médiatique absolument centrale actuellement.
Résumé : Lorsque Léa Chamboncel créée son podcast politique Popol, c’est tout naturellement qu’elle utilise les réseaux sociaux, twitter et instagram, pour faire connaître son travail. Un travai qui ne s’inscrit pas dans les codes traditionnels du CDI, ni dans une logique de militantisme pur. Très vite les likes et les abonnés pleuvent et elle se retrouve, même modestement, sur le devant de la scène, les éditeurs et les journalistes la sollicitent. Très vite aussi les désillusions s’accumulent : harcèlement en ligne, menaces de mort mais aussi obsession du like, quête d’approbation et petite crise d’égo, dépendance économique et financière… Ces effets pourraient lui être tout à fait personnels mais ils pourraient aussi être le reflet de la manière dont se font et se défont les engagements politiques d’hier et d’aujourd’hui. Et c’est sur cette interrogation que cet essai prend naissance.
Car si les réseaux sociaux et la médiatisation des personnalités demeurent une formidable caisse de résonance pour les luttes contemporaines : féminisme, écologie, égalités sociales, lutte contre le fascisme, ils apportent aussi leurs lots de dérives et compromettent grandement notre puissance collective.
En s’intéressant à un phénomène politique somme tout connu depuis longtemps, la personnification des luttes et de la politique, Léa Chamboncel met le doigt sur un sujet pourtant ultra actuel (Flotilla, Greta Thunberg, affaire Sarkozy etc.) et en décrypte précisément les ramifications (usage des médias et des réseaux sociaux, bulle algorithmique, l’animation d’une communauté, les levées de fonds, la séduction etc.) et les impasses (égo, détournement de fond, hystérisation des débats, inefficacité politique, épuisement etc.) avant de donner des pistes pour une repolitisation centrée sur le collectif et la capacité à penser ensemble.