Comment s’est passé le processus de création de « L’enfant bélier » ?
Disons que l’idée s’est imposée à moi suite à ce qui se passe dans le monde et dans notre pays. L’inspiration, si on peut dire, vient de ce qu’on appelle l’affaire Mawda bien que tout soit fictionnalisé car je ne connais pas les protagonistes et que c’est aussi une volonté d’écriture pour s’éloigner de ce drame, cette tragédie. Puis, il y a eu d’autres histoires un peu similaires qui arrivent presque tous les jours, ces histoires terribles qui sont selon moi et le film que j’ai voulu faire une question politique. Ces personnages se sont quelque part imposés à moi. J’avais envie d’écrire là-dessus, sur ces personnages du couple et du policier car, dès le départ, j’avais envie de faire un film qui ne soit pas manichéen mais quand même avec un point de vue qui est, pour moi, fort et s’est imposé suite à la politique que nous vivons et à ce que j’entendais couramment à la radio et dans les médias. Ça vient de ça et d’une indignation évidemment par rapport à cet état du monde.
La première séquence du film capte la tente comme une sorte de refuge. On se retrouve immédiatement dans l’intimité de cette famille avec cette lumière orangée. Comment est venue cette idée d’introduire cette famille par ce biais-là ?
J’aime bien faire incarner des personnages, je n’aime pas le cinéma théorique. Pour moi, ces personnages sont incarnés par les détails et le quotidien. J’ai visité des camps, on a récolté avec mon groupe d’écriture beaucoup de témoignages, de syriens principalement, qui ont fait la traversée de différentes manières. J’ai eu une démarche documentaire en allant plusieurs fois dans des camps dans le nord de la France, pas la Jungle de Calais mais des camps autour. Ceux-ci se reconstituent continuellement. J’ai suivi une sage-femme de Gynécologue sans frontière donc j’ai assisté à une consultation qu’elle donnait dans sa camionnette. Là, j’ai vu que les gens avaient une vie quotidienne parce que ces camps deviennent un mode de vie. Ce n’est pas un jour ou deux mais ça devient le quotidien. J’ai lu un livre du philosophe Bruno Latour parlant de l’encampement du monde : de plus en plus de gens vivent dans des camps qui deviennent comme des petites villes, avec une économie, un quotidien, … C’est ça que j’ai voulu exprimer avec le quotidien de ce couple, les choses simples. Je crois que c’est le quotidien qui a cet aspect universel et qui peut toucher le public : être dans l’intimité des gens, que ce soit les policiers ou le couple. Je voulais sortir des généralités parce qu’on parle souvent en corps de métier : les policiers, les migrants, … Je n’avais pas envie de faire ça mais de parler de gens.

On sent dans cette envie de parler du couple et de ce policier une forme de proximité. Comment replacer cette humanité entre les deux, au-delà du quotidien ?
C’est un film construit en miroir donc on est partis d’abord de deux points de vue et d’un jeu de miroir, avec la difficulté de ne pas faire d’équivalence. Évidemment, il y a les victimes et le policier tireur mais qui est lui-même instrument d’une politique. Cela restait évidemment compliqué de ne pas faire une équivalence de victimes. C’était un des grands défis de l’écriture. C’est un film qui traite de famille et d’identités au sens large, c’était l’une des bases de l’écriture. C’est assez théorique mais on a quand même travaillé comme ça parce qu’une des idées de base était à quel point on s’identifie, avec ce policier, à la « famille policière » dans le sens large. Jusqu’où cette identification à une famille policière amène quelqu’un à outrepasser son humanité ? Quand est-ce que la loyauté envers cette famille devient plus forte que sa propre éthique ? C’était une des questions fondamentales dans la construction du personnage du policier. C’est donc un film construit en miroir, avec deux grandes familles : la police et ceux qu’on pourchasse, les gens en transition de territoire. Donc chacun a une famille au sens large et une famille au sens plus commun.
Par rapport à l’accident même, y avait-il une appréhension dans la manière de filmer la scène ?
Il y a eu plein de doutes et ça a amené plusieurs discussions, que ce soit avec l’équipe d’écriture ou l’équipe image, jusqu’au dernier moment. Comment traiter cet événement ? Disons que le fait que le tir soit vu de la deuxième voiture des policiers, c’est l’équipe qui représente les spectateurs. Ça permet de garder, et c’était très important, le doute sur ce qui s’est réellement passé car je ne voulais pas faire une reconstitution d’une affaire, que ce soit celle-là ou une autre. En parlant avec beaucoup de policiers, ils et elles nous ont beaucoup expliqué qu’au moment des interventions, la vitesse, l’adrénaline, les consignes dépassent parfois ce qu’on entend et ce qu’on voit réellement. C’est un processus psychique et humain qui fait que parfois, eux-mêmes pourraient se mettre en danger car ils sont pris dans quelque chose de plus fort que ce qu’on leur dit. C’est pour ça que c’était important pour moi que le policier ne sache pas, qu’il doute de ce qu’il a fait ou vu. Il s’est laissé emporter. Je ne veux pas non plus faire un film psychologique. En tout cas, il y a un climat de permissivité, de violence anti-migrants. Je ne dois pas le démontrer, c’est là. Il est quelque part pris là-dedans et il doute quand il répète qu’il ne sait pas. Je trouvais important de garder ce doute, sa non-intentionnalité quelque part. Ça a été assez complexe mais ça a été réfléchi dans tous les sens.
On sent cette envie de trouver le bon équilibre de regard entre quelque chose de documentaire et de fiction.
Je ne dirais pas documentaire mais plutôt un film documenté, pas avec un langage documentaire. C’est en effet un film très documenté. Il fallait absolument qu’il y ait une part de vérité et de justesse. C’est pour ça qu’on est allé avec les policiers observer les gestes. Le tout devait se faire avec les outils de la fiction, jamais dans une idée de reconstitution mais d’écriture fictionnelle. Oui, il y a cette volonté de ne pas savoir exactement mais que quelque chose a été fait alors que ça n’aurait pas dû avoir lieu.

Pour revenir sur l’aspect policier, il y a ce côté très froid, extérieur avec l’observation de caméras avant de casser cela par cette scène de friterie.
Je voulais montrer un travail. Je ne dirais pas que c’est banal pour eux car ce n’est pas tous les jours qu’ils se retrouvent dans des courses poursuites mais ça fait partie de ce travail. On revient à cette idée de quotidien : on parle, on discute, on suit des consignes, … Je voulais aussi montrer dans cette scène les relations car le plus important dans le travail en binôme, c’est de faire confiance au partenaire, pour toutes les raisons qu’on peut imaginer. Je voulais déjà montrer dans ces binômes des frictions, de la hiérarchie, … sans que ce soit lourd mais que cela soit là. Je me rends compte que je n’ai pas tout à fait répondu concernant la question sur la tente d’Adam et Sara mais cette première scène est une forme de rêve où ils essaient d’être eux-mêmes dans une forme de complicité, de rêve éveillé où ils tentent de s’échapper de l’univers qui les entoure avec la réalité qui les rattrape. C’était ça l’intention de cette première scène orange sous la tente.
Quelles ont été les conversations avec les deux acteurs formant le couple afin de conserver le bouillonnement du couple ?
C’est tout un travail. Pour Adam, Abd n’est pas un acteur, il est coiffeur. Je ne sais pas à partir de quel moment on devient acteur mais en tout cas, il a joué dans ce film. On a fait un casting dans la communauté syrienne via une agente de casting. J’ai vu pas mal de jeunes hommes mais il correspondait vraiment au personnage tel qu’il a été écrit. Je voulais un jeune homme qui ne soit pas un archétype de masculinité, quelqu’un qui a cette délicatesse, ce côté enfant, cette spontanéité, toutes ces qualités que j’ai trouvées chez Abd. On a beaucoup travaillé pour qu’il amène sa propre histoire, avec des choses qu’il a vécues lui-même et dont il y avait des réminiscences dans la tente. Zbeida, qui est Sara, est une actrice professionnelle que j’avais vue dans un film précédent, « Une histoire d’amour et de désir ». Elle est tunisienne donc j’ai décidé de garder cet aspect car je voulais conserver une authenticité de ce que sont ces acteurs en réalité et travailler les personnages comme ils ont été écrits. C’est du travail de préparation, aussi avec la petite. Les deux se sont impliqués, ont apprivoisé la petite avec l’aide de ses parents. Elle est merveilleuse car elle est très intelligente, avec cette envie de jouer. Abd et Zbeida ont entretenu un lien via des visios notamment, des jeux quand ils étaient tous ensemble. On a construit cette famille comme on le fait dans tous les films avec ce travail sur le quotidien et la familiarité.
Sur quel point du film voudriez-vous clôturer cette interview ?
Il y a une question qui pourrait se poser : « Est-ce que le film est sensationnaliste ? ». On ne me l’a pas encore posée donc j’anticipe mais est-ce que le film exploite la mort d’un enfant ? Fallait-il ou pas montrer l’enfant mort ? C’est une question sur laquelle on a longuement réfléchi. Mon intention n’était pas d’exploiter la mort d’un enfant. J’avais envie de mettre la victime à l’honneur et de lui donner un supplément de vie. C’était ça l’intention parce que le cinéma est plus friand, et je suis aussi comme ça, des meurtriers, des coupables, des serial killers. C’est souvent ça qu’on regarde et qu’on aime regarder. Mais ici, j’avais plus envie de montrer les victimes et de mettre à l’honneur la vie. On parlait au début des détails de la vie quotidienne de cet enfant et de sa famille mais, en même temps, je ne voulais pas esquiver cette violence. Il fallait que le policier voie ce qu’il a fait. J’avais envie que lui le voie, d’où la décision qu’il n’y ait pas de doutes sur ce qu’il a fait. C’est pour ça que j’ai pris la décision de montrer cet enfant pour que lui le voie. Il doit douter de pourquoi et de ce qu’il a fait mais pas du résultat de l’acte qu’il a fait. C’était donc important pour moi de montrer ça.
Merci à Valérie Depreeuw d’O’Brother distribution pour cet entretien.
