Critique : Comment démarrer correctement une chronique sur une œuvre aussi particulière que ce « Useful Ghost », passé par plusieurs festivals avec une réputation largement méritée ? Il faut dire que le résumé de départ pourrait faire craindre une comédie à l’absurde vaine alors que la proposition est largement variée, n’hésitant pas à mélanger les ruptures de tonalité afin de mieux se réorienter narrativement encore et encore. Le tout est au service d’un récit qui touche au romantisme pur et à l’humour social particulièrement grinçant, où le fantastique et la rigidité sociétale se répondent dans une approche de plus en plus limpide au fur et à mesure de son déroulé narratif.

Ainsi, la farce apparente laisse place à une attaque acide d’une société capitaliste qui mécanise les individus jusque dans leur décès, imposant des tâches constantes à ses membres devant se justifier d’une utilité pour pouvoir simplement exister. Ratchapoom Boonbunchachoke permet par ses choix de cadre d’imposer ce sentiment de tragédie peu à peu respirer après ses tonalités de comédie. Cela permet également de mieux reconnecter ses protagonistes avec leurs envies et leurs amours, et ce au sein de mécaniques qui ne font que défaire le contenu humain pour systématiser encore et encore, et ce même dans l’intimité relationnelle la plus profonde.

La nature institutionnelle du récit n’est jamais éludée, conférant une profondeur surprenante à l’intrigue et renvoyant à une vision de l’existence des plus tangibles, ce qui ne manque pas d’ironie dans un récit de fantômes. Il suffit de voir comment la conception de la mémoire se matérialise dans le récit ou la façon dont une scène de sexe se meut en réel moment d’émotion, soulignant le fil fragile sur lequel avance l’histoire sans jamais se perdre, que ce soit d’un point de vue tonal, thématique ou encore émotionnel. Même la longueur un poil trop appuyée du film ne parvient pas à nous distraire de ses contours vertigineux dans ce que l’histoire parvient à faire vivre au sein de ses machines bien humaines.

Le terme « singulier » ne suffira pas à décrire la multiplicité de tons d’un titre aussi unique que celui-ci. « A Useful Ghost » réussit pourtant à ne jamais se perdre, bien au contraire, se conférant de plus en plus de couches émotionnelles pour une œuvre qui n’a de cesse de réinterroger la place de l’humain dans une société d’objets, demandant à se justifier de sa vie par une utilité uniquement jugée par la vision capitaliste. Tandis que l’on aime traiter les personnes au chômage comme moindres par leur statut social et attaquer constamment les employeurs, pareille œuvre aussi vivante malgré ses fantômes se doit dès lors d’être célébrée.

Résumé : Après la mort tragique de Nat, victime de pollution à la poussière, March sombre dans le deuil. Mais son quotidien bascule lorsqu’il découvre que l’esprit de sa femme s’est réincarné dans un aspirateur. Bien qu’absurde, leur lien renaît, plus fort que jamais — mais loin de faire l’unanimité. Sa famille, déjà hantée par un ancien accident d’ouvrier, rejette cette relation surnaturelle. Tentant de les convaincre de leur amour, Nat se propose de nettoyer l’usine pour prouver qu’elle est un fantôme utile, quitte à faire le ménage parmi les âmes errantes…