Alors qu’elle venait au Brussels International Fantastic Film Festival en tant que membre du jury international, Tuppence Middleton a pris le temps de répondre à quelques-unes de nos questions, que ce soit pour revenir sur sa carrière ou l’importance du cinéma de genre actuel.

Comment voyez-vous l’évolution de votre carrière ?

Je trouve que ça a été une aventure très intéressante jusqu’ici. J’ai l’impression que, pendant longtemps, il y a eu un mélange équilibré entre les séries historiques, la science-fiction et une petite touche d’horreur. Et ce qui est bien, c’est que ce sont deux genres qui m’intéressent vraiment ; je trouve donc qu’il y a eu un très bon mélange de ces éléments, et que nous vivons actuellement une période intéressante, car autrefois, la tranche d’âge comprise entre la fin de la trentaine et le début de la quarantaine était toujours très difficile pour les actrices. Je pense que c’est justement à ce moment-là que se présentent certains des rôles les plus intéressants. Je pense donc que le secteur est en pleine mutation et que les rôles les plus exigeants apparaissent en réalité à mesure que l’on vieillit. C’est donc une période vraiment passionnante pour être actrice.

Danny Boyle était l’invité d’honneur du festival l’année passée. Il se trouve que vous avez tourné dans « Trance ».

Oui, j’ai vraiment aimé travailler sur ce film.

Pourriez-vous revenir sur votre expérience dessus ?

J’ai toujours beaucoup admiré Danny Boyle en tant que réalisateur. J’ai récemment vu « 28 ans plus tard » et je l’ai adoré. Il est toujours aussi punk, mais c’est en réalité quelqu’un de très gentil et généreux. J’étais aussi une grande fan de Vincent Cassel, notamment depuis « La Haine » quand j’étais plus jeune. C’était donc génial de travailler avec lui, ainsi qu’avec Rosario Dawson et James McAvoy. Le concept du film était vraiment génial et je pense que c’était aussi quelque chose de très différent pour Danny Boyle. C’était un film qui sortait un peu de son registre habituel. C’était donc cool de participer à un projet qui repoussait en quelque sorte les limites pour lui aussi.

Les sœurs Wachowski sont également du genre à repousser les limites. Vous aviez travaillé avec elles sur « Sense8 » mais également « Jupiter Ascending », qui a connu de nombreuses critiques négatives à sa sortie…

C’est un film qui divise beaucoup. Je pense que soit on l’adore, soit on le déteste. Et je crois que pour ceux qui l’adorent, c’est devenu un véritable film culte. J’ai adoré travailler avec elles sur ce projet. Je trouve que les univers qu’elles créent sont tellement particuliers et uniques, et qu’elles font preuve d’une grande créativité. Elles sont tellement libres. J’ai vécu sur le tournage tellement de nouvelles expériences. J’ai dû suivre une formation pour ce rôle. À un moment donné, j’ai dû porter beaucoup de prothèses, et j’ai donc vécu de nombreuses premières fois sur ce film. Grâce à cette expérience, nous nous sommes tellement bien entendues qu’elles m’ont demandé de jouer dans « Sense8 », puis à nouveau d’incarner un personnage islandais, d’apprendre l’accent, de me rendre en Islande et de voyager aux quatre coins du monde. C’était une expérience incroyable à laquelle je ne pouvais pas dire non. Toute cette série a été une véritable aventure. Et je pense que travailler avec elles est une aventure. Aujourd’hui, on est bien moins souvent mis au défi en tant qu’acteur qu’auparavant. Je pense qu’aujourd’hui, il y a beaucoup plus de chances qu’on vous demande d’incarner une version de vous-même. Mais avec les Wachowski, elles veulent toujours vous pousser plus loin et elles vous donnent toujours l’occasion d’incarner un personnage que vous n’avez jamais joué auparavant. Je pense donc que cette créativité, cette liberté, constituaient une grande partie de l’attrait de travailler avec elles. C’était vraiment quelque chose que je n’avais pas eu l’occasion de faire auparavant.

À ce sujet, comment avez-vous vécu la portée de « Sense8 » ?

Je trouve ça incroyable que ça ait touché autant de gens. On me dit encore aujourd’hui à quel point ça a compté pour eux. Je pense que faire partie d’un projet qui change la perspective des gens, qui transforme leur vie et qui revêt une telle importance pour eux, tant sur le plan personnel qu’émotionnel, c’est vraiment exceptionnel. Je suis vraiment reconnaissante de faire partie de cette histoire. Et je pense que, comme la série elle-même a une portée mondiale et qu’elle met en avant tant de cultures, de sexualités, de genres et de types de personnages différents, il y en a vraiment pour tous les goûts. Ce qui est bien, c’est que la série continue d’être découverte aujourd’hui. Il y a encore des gens qui me disent : « Oh mon Dieu, j’ai vu Sense8 sur Netflix, je ne l’ai regardée que récemment, j’ai rattrapé mon retard », et beaucoup de gens sont vraiment tristes que la série se termine si vite. Je pense donc que c’est le signe qu’elle a touché les gens, ce qui rend cette expérience vraiment spéciale.

Y a-t-il d’autres réalisateurs ou réalisatrices dont l’approche vous a permis d’évoluer en tant qu’actrice ?

Je pense à deux ou trois réalisateurs. Mon deuxième film, « Skeletons », était un petit film britannique, à très petit budget, mais qui avait en quelque sorte acquis un véritable statut de film culte, et cela a été très important pour moi, car c’était vraiment le genre de film que j’aime regarder. J’avais l’impression qu’il y avait une sorte d’absurdité, une touche de surréalisme, mais il était très ancré émotionnellement, et j’adorais son réalisateur, Nick Whitfield. Il était tellement ouvert et disposé à nous écouter, nous les comédiens. En tant que comédien, on n’a souvent pas grand-chose à dire. On est en quelque sorte à la merci de la vision du réalisateur. Alors, si on peut apporter un peu de soi-même au rôle ou si le réalisateur est à l’écoute de nos idées, c’est extrêmement important. Il y avait aussi « Shadowplay », qui est ensuite devenu « The Defeated », la version américaine. C’était une série télévisée se déroulant en 1947 à Berlin, réalisée par Måns Morland et Björn Steyn, et j’ai adoré travailler avec eux. Ils sont scandinaves et ils étaient tellement directs, alors que nous, les Britanniques, on ne l’est pas nécessairement. On est plutôt polis et on tourne autour du pot pour dire ce qu’on veut dire, et c’était tellement rafraîchissant d’avoir quelqu’un de très clair et honnête qui te dise « ça ne marche pas » ou « ça marche ». C’était du genre « oh d’accord », sans aucune émotion en jeu, juste « voilà comment on améliore le résultat », et c’était vraiment agréable. J’ai trouvé ça vraiment rafraîchissant, parce que parfois, quand on travaille aux États-Unis, on ne sait pas toujours ce que quelqu’un dit ou ce qu’il veut. C’est parce que c’est tellement positif : tu sais, tu peux passer une audition à Los Angeles ou à Hollywood, et quelqu’un peut se montrer très positif pendant l’audition, puis tu n’as plus aucune nouvelle, alors tu ne sais plus trop quoi croire. Je pense donc qu’il y a quelque chose chez les réalisateurs européens qui est d’une grande honnêteté, et c’est ce que j’adore.

J’avais envie de revenir sur d’autres expériences télévisuelles au vu de la variété entre l’historique de « Guerre et Paix » mais aussi la science-fiction sur « Black Mirror ».

En fait, ça résume assez bien ma carrière : c’est de la science-fiction ou de l’historique (rires). « Black Mirror », c’était le deuxième épisode de la série, au tout début de la série originale britannique, et donc on ne savait pas vraiment que ça allait devenir un phénomène culte. On faisait juste ce truc en se disant « waouh, ce scénario, c’est une idée vraiment cool ». Les téléphones commençaient à s’imposer comme c’est le cas aujourd’hui, et donc, avec le recul, c’est encore plus d’actualité aujourd’hui qu’à l’époque. Charlie Brooker était vraiment en avance sur son temps, et il l’est toujours, donc c’était très cool. C’était un projet très moderne, très brut, avec des scènes dans les bois, dans le froid, des armes à feu, … Tout le monde avait l’air couvert de boue et débraillé. Et puis il y a « Guerre et Paix », qui est tellement luxueux. Tout le monde porte tous ces magnifiques costumes d’époque, et il y a une certaine élégance inhérente à cette période. C’était un aspect tellement différent du métier, dans lequel il fallait se plonger. Je pense qu’en tant qu’acteur, on cherche toujours quelque chose qui soit différent de ce qu’on a fait précédemment pour pouvoir se dépasser, et pour moi, ces deux rôles ne pouvaient pas être plus différents. Ce sont en fait deux choses que j’aime vraiment et qui représentent en quelque sorte les deux facettes de ma personnalité et de ma carrière.

Quel est votre premier souvenir lié au cinéma ?

Je me souviens que j’avais 7 ans et ma grande sœur et moi avions entendu que « Beetlejuice » allait passer à la télévision. C’était la première fois que nous étions toutes les deux en âge de le voir mais il ne passait qu’à 22h. Nous avions supplié nos parents de le voir mais ils ont refusé. Nous sommes donc sorties avec des panneaux et nous avons protesté en criant « On veut Beetlejuice ! » (rires). Malheureusement, ils ont quand même refusé cette fois-là. Mais un ou deux ans plus tard, nous avons enfin pu le voir et c’était si excitant, surtout après nos protestations (rires).

Impossible de ne pas parler de votre rôle pour « Mank » de David Fincher…

J’ai toujours été une grande fan de Gary Oldman en grandissant donc c’était spécial pour moi de travailler avec lui. Il était si gentil et généreux. Après, c’était dur car on a enchaîné les plans avec 35, 40 prises. On fait autant de prises que les rumeurs le disent donc ça peut être assez fatigant mentalement mais en même temps, cela nous maintient sur le feu, le mental éveillé et ça donne une dynamique autre. C’était un film si spécifique techniquement avec son noir et blanc d’époque. La caméra essayait donc de reproduire la façon de tourner dans le vieil Hollywood. C’était d’une grande précision avec un certain rythme. Ce fut passionnant avec des acteurs incroyables et c’était si cool de redonner vie à cette époque, jusqu’au bruit du mouvement de caméra. David Fincher a toujours été un de mes héros en tant que réalisateurs. Ce fut donc déjà fort d’auditionner pour lui et enfin d’avoir ce rôle… C’était drôle car je venais juste de finir une série avec Gary Oldman, « Slow Horses », donc c’était un plaisir de se retrouver.

Comment voyez-vous l’importance du cinéma d’horreur et fantastique actuellement ?

Je pense qu’on ne mesure pas assez son importance. Il y a cette idée que l’horreur ne devrait pas être en lice pour des récompenses ou qu’il y a une différence entre le cinéma d’horreur et l’elevated horror. Je pense surtout que l’horreur est un genre de qualité et que beaucoup des meilleures performances du cinéma viennent des films d’horreur car ils poussent aux extrêmes. D’un point de vue culturel, c’est un courant qui pousse à l’exploration de nombreuses et grandes idées. J’ai toujours aimé le cinéma de genre pour cela : cette façon de repousser les courants, sinon cela devient trop mondain. Les messages explorés par ces films reposent sur des thématiques éternelles. Il y a aussi ce besoin de partager ces moments d’adrénaline en groupe et je pense que c’est quelque chose qui doit être reconnu, comme leur valeur dans les milieux de récompenses. De nombreux réalisateurs se sont fait connaître et sont actuellement reconnus par leur approche dans le cinéma d’horreur et je trouve que c’est un bon genre pour explorer la condition humaine.

Merci à Jonathan Lenaerts et l’équipe du BIFFF pour cet entretien.