Critique : Le cinéma de László Nemes a quelque chose d’un formalisme qui sait étouffer mais surtout enfermer le spectateur dans son cadre. L’expérience peut être évidemment déplaisante et interroger sur la pertinence de certains de ses choix visuels mais il s’en trouve aussi une forme d’écrasement émotionnel qui ne peut laisser insensible. Il y avait donc une curiosité à le voir s’attaquer à la figure de Jean Moulin, grand nom de la Résistance portant la tragédie de la lutte face à la violence de l’ennemi fasciste. Le résultat aura de quoi conforter ses admirateurs et ses détracteurs, tout en positionnant les spectateurs plus partagés par certains points comme on a pu l’être par moments face à cette approche narrative.

En évitant la case du biopic complet pour se recentrer sur une période aussi caractéristique de cette figure, le parti pris du long-métrage permet une valeur plus humaine en ne cherchant pas à icôniser vainement son protagoniste titre. C’est d’ailleurs dans leurs traits plus « déshumanisés » que le film approche une caractérisation assez intéressante entre la violence barbare de Barbie et la vision d’une rigidité héroïque mais jamais surlignée de Jean Moulin. Cela se voit accentué par une direction d’acteurs soutenant cette opposition entre les deux hommes et leur manière de s’inscrire dans des cadres chargés d’une paranoïa permanente avant de plonger vers l’horreur, notamment par un hors champ qui impose un poids au chef de la Résistance ainsi qu’aux spectateurs par un travail sonore à souligner.

Et en même temps, il y a une telle envie de sensorialité de la violence que l’on peut se demander si cela ne se retourne pas contre le film, d’autant plus quand on caractérise son protagoniste titre par ce qui se veut de l’inflexibilité mais vire par moments à une raideur qui frôle la statufication. Quand pareil film cherche justement à rappeler l’homme derrière le Héros, on pourrait regretter de ne pas assez laisser caractériser cela, d’autant plus avec un traitement visuel qui ne donne pas suffisamment de place à la volonté d’intériorisation d’un Gilles Lellouche pourtant intéressant dans son traitement. La retenue emplie de crainte de la première partie laisse place à une seconde moitié accentuant tellement les traits de sa cruauté qu’il y aurait à creuser sur la pertinence de l’approche et son affect, bien que la situation politique actuelle nous pousse justement à rappeler l’horreur du fascisme et que le débat sur la mise en scène de ses actes de violence n’a jamais réellement diminué.

« Moulin » invoque donc avec intérêt la cruauté de la sauvagerie nazie, passant de l’inquiétude constante à la brutalité sensorielle dans un traitement de cadres s’inscrivant totalement dans le cinéma de Nemes. Si la progression de pareille approche pourra laisser sur le carreau et que sa volonté d’enfermement constante avec une horreur des plus techniques ne laisse pas indifférent, il est difficile de ne pas se laisser prendre par pareil récit d’Histoire, surtout quand celle-ci semble vouée à se répéter malgré les injonctions de la fiction à se rappeler de la terreur du réel.

Résumé : Juin 1943, Jean Moulin, chef de la Résistance, est arrêté alors qu’il tente de réunifier les forces de l’Armée Secrète. Interrogé par Klaus Barbie, le chef de la Gestapo de Lyon, Moulin est entraîné dans une confrontation implacable. Son ultime combat face à la manipulation et la brutalité commence.  Le destin de la France libre en dépend.