C’est une légende de la musique pop culturelle qui a échangé avec nous lors de sa venue à Gand. Stephen Schwartz, créateur de « Wicked » et parolier entre autres de « Pocahontas » et du « Bossu de Notre-Dame », a accepté de répondre à nos questions lors d’une discussion autour de l’actualité, de comédies musicales et de création artistique.
Nous sommes réunis aujourd’hui à Gand à l’occasion de votre nomination aux World Soundtrack Awards pour la chanson « No Place Like Home ». Pouvez-vous nous parler de votre approche pour ce morceau ?
Eh bien, l’expression « No Place Like Home » est très célèbre en Amérique étant donné que c’est la dernière réplique du film « Le Magicien d’Oz ». C’est donc un cliché. Mais en travaillant sur l’univers de « Wicked », j’ai exploré une scène qui ne figure pas dans le spectacle lui-même, mais qui constitue un moment crucial où Elphaba, la Méchante Sorcière de l’Ouest, tente de convaincre une minorité persécutée -dans cette histoire, il s’agit des animaux- qui se sent contrainte de fuir sa terre natale. Elle cherche à les persuader de rester et de se battre pour leur foyer. Cela m’a permis d’approfondir cette question : que signifie réellement « chez soi » ? Quand on dit qu’« il n’y a pas d’endroit comme chez soi » ou qu’il existe une terre qui nous est chère, qu’est-ce que cela implique ? Quelle est notre responsabilité envers ce lieu et envers nous-mêmes ? Malheureusement, cette question est encore plus pressante aujourd’hui qu’au moment où j’ai écrit cette chanson. Nous assistons à une montée de l’autoritarisme dans de nombreux pays, y compris le mien. Certains cherchent à diviser la société en deux catégories : ceux qui ont leur place et ceux qui n’en ont pas, ceux qui détiennent la vérité et ceux qui sont désignés comme des ennemis. Il est essentiel de résister à cette dynamique et de préserver une communauté soudée, fondée sur le respect mutuel — y compris envers ceux qui sont différents de nous. Cet enjeu semble bien plus crucial aujourd’hui qu’à l’époque où j’ai composé ce morceau. Malheureusement, j’aimerais qu’il en soit autrement.
C’est précisément pour cela que je souhaitais évoquer avec vous l’héritage de « Wicked », notamment en raison de la résonance politique qu’il porte. L’œuvre continue de résonner, comme vous l’avez souligné avec cette nouvelle chanson, mais aussi à travers toutes les équipes qui, au fil du temps, ont contribué à la faire vivre. Alors, quel est votre sentiment à ce sujet ?
Eh bien, j’aimerais que ce ne soit pas aussi pertinent. J’aimerais pouvoir examiner les thèmes de « Wicked », en particulier sa dimension politique, et me dire : « Tiens, vous vous souvenez de l’époque où c’était un problème ? Heureusement que ce n’est plus une préoccupation dans notre monde actuel, n’est-ce pas ? » Mais, malheureusement, ce n’est pas le cas. Peut-être qu’un jour, ça le sera. Je tiens à rendre hommage à Gregory Maguire, l’auteur du roman « Wicked » car c’est à lui qu’est venue l’idée d’utiliser le personnage de la Méchante Sorcière de l’Ouest pour explorer comment les « méchants » sont créés par des individus qui exploitent la peur et l’hostilité afin de préserver leur propre pouvoir. Il a écrit cela il y a bien longtemps, et pourtant, nous voyons ce phénomène se produire en permanence dans notre monde. Par conséquent, la comédie musicale reste, hélas, pertinente et actuelle, comme vous l’avez souligné. Si elle n’était pas aussi pertinente, nous vivrions dans un monde meilleur.
C’est peut-être une question un peu naïve, mais comment transposer la dimension musicale et la scénographie de « Wicked » sur grand écran ?
Évidemment, le théâtre et le cinéma sont deux médias très différents. Certains éléments qui fonctionnent parfaitement sur scène ne sont pas forcément adaptés au cinéma, et inversement. C’est particulièrement vrai pour les chansons et la manière dont la musique est utilisée. Ainsi, pour concevoir cette adaptation de « Wicked », qui a finalement pris la forme de deux films, il a fallu revenir aux intentions premières de l’histoire et de la musique, puis réimaginer la manière dont elles pourraient s’exprimer au mieux à l’écran. Cela concernait les arrangements, ainsi que la composition de la partition, un travail que j’ai mené avec le formidable compositeur John Powell. Par ailleurs, comment filmer certaines chansons qui, sur scène, se résument essentiellement à une personne debout au centre, sous trois projecteurs, chantant pendant deux minutes et demie ou trois minutes ? Évidemment, on ne peut pas transposer cela tel quel au cinéma. Je tiens à saluer le travail de notre réalisateur, John M. Chu, qui a trouvé des approches vraiment ingénieuses pour réinterpréter et mettre en images ces numéros musicaux. Si je devais ne citer que deux exemples, la séquence « Defying Gravity », à la fin du premier film, est sans doute l’une des choses les plus captivantes qu’il m’ait été donné de voir au cinéma. C’est en grande partie grâce à John M. Chu. De même, sa mise en scène du morceau « No Good Deed » dans le second film est tout simplement époustouflante. Ou encore, pour évoquer la chanson qui me vaut une nomination ce soir, « There’s No Place Like Home » : la façon dont il a intégré les animaux, en montrant leurs réactions aux paroles d’Elphaba, est magnifique. Son utilisation des gros plans pour attirer l’attention du spectateur sur la réaction d’un personnage face à certains mots est remarquable. Le monteur Myron Kerstein mérite d’ailleurs aussi une grande part de reconnaissance.

On peut également souligner la force de vos paroles, qui jouent sur le double sens. Prenez « Dancing Through Life » : sous ses airs de chanson très entraînante, elle laisse pourtant transparaître la tristesse liée à la peur. Je pense que « Wicked » est le genre de comédie musicale que l’on redécouvre à chaque fois, car chaque parole recèle des nuances.
Merci de dire cela. L’un des points que nous abordons avec les comédiens, c’est que, si l’on examine les personnages de « Wicked », on s’aperçoit qu’ils mentent tous. Chacun d’entre eux prétend être quelqu’un qu’il n’est pas. Fiyero se donne des airs de play-boy insouciant, mais c’est loin de correspondre à sa véritable nature. C’est pourquoi, à un moment donné, Elphaba lui lance : « Tu ne ferais pas tout ça si tu n’étais pas aussi malheureux. » C’est la première fois qu’il se sent réellement « vu » par quelqu’un. Bien entendu, le Magicien prétend être quelqu’un qu’il n’est pas. Madame Morrible, elle aussi, se fait passer pour quelqu’un qu’elle n’est pas. Mais je pense que l’un des aspects les plus fascinants de l’histoire de « Wicked », c’est qu’au bout du compte, chacun finit par révéler sa véritable identité. Cela met également en lumière l’humanité et les nuances de vos personnages.
Elphaba et Glinda sont des icônes féministes qui possèdent, par ailleurs, une grande profondeur. Ce ne sont pas de simples symboles ou des incarnations d’idéologies.
Exactement ! Cela me donne l’occasion de saluer ma collaboratrice, Winnie Holzman, avec qui j’ai écrit le spectacle. Winnie a d’ailleurs également rédigé les scénarios. Elle possède un talent remarquable pour créer des personnages féminins dotés d’une réelle épaisseur. Elle a immédiatement perçu chez Glinda une dimension que je n’avais pas soupçonnée et qui, à mon sens, n’est pas vraiment présente dans le roman. Au fil de notre travail sur le spectacle, la relation entre Elphaba et Glinda a pris une place de plus en plus centrale. Elle constitue véritablement le cœur de notre œuvre, alors qu’elle n’occupe pas du tout cette place dans le livre de Gregory.

J’aimerais aussi évoquer votre travail en tant qu’auteur de chansons pour « Le Bossu de Notre-Dame », sorti il y a 30 ans cette année et dont les paroles sont tellement puissantes.
Disons que « Le Bossu de Notre-Dame », le film, et maintenant le spectacle musical, a une signification toute particulière pour moi. Si l’on y réfléchit, les thèmes abordés sont très proches de ceux de « Wicked ». Ce sont donc naturellement des sujets qui me tiennent à cœur. On y trouve un personnage marginal, en l’occurrence Quasimodo, rejeté et mis au ban à cause de son apparence, alors qu’il est, au fond, très différent ; tout comme Elphaba. Il y a aussi une figure d’autorité, Frollo, qui, à l’instar du Magicien, se donne des airs de personne juste et bienveillante, alors qu’il s’agit en réalité d’un individu profondément perverti. Et puis, il y a des combattants comme Esméralda, qui luttent pour leur peuple et pour ce qui est juste et équitable. Ce sont donc, encore une fois, des thèmes qui résonnent fortement en moi. La richesse des idées et la complexité des personnages m’ont offert une matière formidable pour concevoir les paroles.
Comment s’est passée votre collaboration avec Alan Menken ?
Travailler avec Alan a toujours été une expérience très joyeuse. Nous étions amis avant même de commencer à collaborer : nous allions dîner ensemble, nous jouions au tennis, … Et puis, dans les années 90, j’ai eu la chance d’être invité par Disney à travailler avec lui. Nous partageons une vision très proche de la narration et du théâtre, tout en apportant chacun des éléments que l’autre ne possède pas. Ensemble, nous formons, en quelque sorte, un tout supérieur à la somme de nos individualités, si vous voyez ce que je veux dire. Quant à la musique d’Alan, c’est un compositeur incroyablement doué, capable de créer des mélodies magnifiques et des progressions harmoniques superbes. Ainsi, lorsqu’il composait un morceau sur lequel nous travaillions, je rentrais chez moi, je le jouais en boucle au piano et je finissais par me l’approprier et l’intérioriser. Cela devenait alors « la » musique, plutôt que « sa » musique. Je parvenais toujours à trouver en moi une résonance émotionnelle qui m’inspirait les paroles. Ça a toujours été une collaboration vraiment merveilleuse.

Votre première comédie musicale était « Godspell », en 1971. Comment percevez-vous l’évolution du genre ?
Le théâtre musical, en tant que forme artistique -comme toute forme d’art, d’ailleurs- est en constante évolution. Dans les années 70, à l’époque de « Godspell » et de « Pippin », il y avait une grande volonté d’audace et beaucoup d’expérimentations sur les formes théâtrales : on brisait le « quatrième mur », on impliquait le public… Aujourd’hui, cela a évolué, donnant parfois naissance à ce qu’on appelle le « théâtre immersif ». Mais, au fil des nouvelles générations d’auteurs et d’artistes, cette forme continuera toujours d’évoluer et c’est passionnant de continuer à en faire partie. Mais je dois dire que, selon moi, ni « Godspell », ni « Pippin » ne paraissent démodés. Je les ai vus tous les deux récemment et ils semblent tout à fait actuels. Les grands spectacles ne vieillissent jamais selon moi.
Quels conseils donneriez-vous aux nouveaux talents qui souhaitent écrire leur propre comédie musicale ?
Je pense que si l’on souhaite écrire pour le théâtre musical, il est essentiel de bien comprendre la forme, de connaître ce qui a été fait auparavant, de savoir quelles sont les comédies musicales classiques -et pourquoi elles sont devenues des classiques- et surtout de se demander : « À quoi suis-je personnellement le plus sensible ? ». Pour ma part, je connaissais très bien le théâtre musical avant de commencer à écrire des œuvres du genre. Je sais, par exemple, que des artistes comme Lin-Manuel Miranda, Benj Pasek ou Justin Paul, qui comptent parmi les meilleurs auteurs contemporains, possèdent une excellente connaissance de l’histoire du théâtre musical, tout en y insufflant leur propre sensibilité. Comment réinterpréter ces techniques classiques dans son propre style, sans pour autant perdre le sens de la structure, tout en y apportant sa propre personnalité et sa propre vérité ?
Merci à l’équipe du Film Fest Gent et des World Soundtrack Awards pour cette interview ainsi que Charlotte Bourgeois pour les images.
