Critique : Le cinéma de Paul Thomas Anderson a quelque chose de purement incarné et toujours passionnant, ne serait-ce que par sa façon d’approcher ses personnages et d’incarner des pans de l’Amérique tout au long de sa filmographie. Le voir revenir sur grand écran avec son plus gros budget (120 millions de dollars) et un point de départ aussi politique ne pouvait que donner envie. Malgré toute l’impatience engendrée par le projet, nous ne pouvions pas nous attendre à adorer à ce point ce long-métrage aussi nourri, direct et riche tout en clarté de fond et de forme. Osons le dire tout de suite : « Une bataille après l’autre » constitue un grand plaisir de cinéma et sera sans aucun doute une des meilleures œuvres grand public américaines des années 2020.
Le rythme du long-métrage prend immédiatement, posant directement ses protagonistes avec ce qu’il faut de caractérisation pour leur donner corps et nuances. Il fallait bien ça pour donner vie à ces États-Unis autoritaires, répétant encore et encore leurs violences avec une brutalité qui rappelle les pires heures du pays. La manière dont Bob (un DiCaprio exceptionnel de subtilité) incarne une Amérique désabusée réussit à rappeler les inquiétudes de la révolution, les conséquences de celle-ci et la façon dont le combat perpétuel peut lasser à force de ne pas pouvoir réellement vivre comme on le souhaite. En ce sens, la façon dont Perfidia Beverly Hills hante la narration rend le déroulé aussi mythologique qu’intime, l’héritage d’une héroïne considérée comme traîtresse par ses pairs servant à perpétuer l’incertitude ambiante du film.

Cela explosera d’autant plus dans une deuxième partie virant à la fuite totale, celle d’une Willa qui ne peut pas être une adolescente comme une autre et d’un Bob qui cherche simplement à sauver sa fille. Paul Thomas Anderson réussit à imposer un rythme soutenu mais jamais fatiguant, renforçant la vision d’une course perpétuelle qui trouvera une représentation visuelle lors d’un chassé-croisé automobile où l’épure de la route va vers une forme de surréalisme américain, où le décorum habituel vidé au possible explicite l’angoisse de se retrouver et de se sauver ainsi que les êtres aimés.
Le fond s’avère également d’une densité folle, quasi vertigineuse et qui mériterait une analyse à part entière. Comment ne pas y voir les résonnances de l’Amérique actuelle, de ses malversations racistes et des violences des agents de l’ICE ? La nature éminemment politique de tout film explose ici pour réinterroger notre propre vision sociale et l’inscrire dans une relecture proche du monomythe Campbellien (voir la façon dont DiCaprio a parlé en interview des parallèles avec Star Wars). Les enjeux de fond et les rappels d’action, voire les difficultés d’incarner la lutte, permettent de tendre un miroir peu reluisant mais en même temps nourri d’espoir pour un pays qui perpétue encore et encore sa division.
Long-métrage aussi riche de fond qu’exaltant de forme tout en étant d’une subtilité à analyser dans les écoles, « Une bataille après l’autre » va invariablement s’avérer un monument de cinéma américain. C’est un titre grand public mais qui parvient à challenger constamment son audience tout en divertissant avec un plaisir absolument grisant. On se perdrait en superlatifs pour décrire la quasi-perfection de pareil film donc si vous ne l’avez pas encore vu, profitez de sa sortie physique pour le découvrir et vous laisser prendre par sa mécanique bien huilée, mythique et humaine.
Résumé : Ancien révolutionnaire désabusé et paranoïaque, Bob vit en marge de la société, avec sa fille Willa, indépendante et pleine de ressources. Quand son ennemi juré refait surface après 16 ans et que Willa disparaît, Bob remue ciel et terre pour la retrouver, affrontant pour la première fois les conséquences de son passé…
