Réalisateur de films cultes comme « Les visiteurs », « Le père Noël est une ordure » ou encore « Les anges gardiens », Jean-Marie Poiré s’est lancé dans la peinture avec une exposition à découvrir en ce moment à Bruxelles dans la galerie Frédérick Mouraux. L’occasion était trop belle pour ne pas discuter avec lui ainsi que Flavie Durand-Ruel, qui tient les lieux. Cela a donné de longues réponses qu’on a pris plaisir à écouter, et on espère qu’elles seront plaisantes à lire.
Pouvez-vous nous raconter la façon dont vous vous êtes lancé dans cette exposition ?
Au départ, je pensais que je faisais ça parce que ça m’amusait. Je ne savais pas si ça pourrait être commercial donc ce n’était pas du tout ma préoccupation. Et tout à coup, quand Frédérick Mouraux et son épouse Flavie m’ont proposé d’exposer, j’ai été emballé parce que je suis dit que j’allais rencontrer des gens en fait, que j’allais voir un peu l’opinion de gens que je ne connaissais pas, parce que sinon vous n’avez affaire qu’à des gens que vous connaissez et qui vont rarement vous dire « c’est de la merde », sinon on va être fâché. Mais le public, lui, ne fait pas de cadeaux. Quand il n’aime pas un film, il n’y va pas. Et moi, j’ai eu la chance d’avoir des films qui ont beaucoup plu, mais c’est vrai que ça m’intéressait de voir les réactions. Je dois dire qu’on a fait un vernissage avec énormément de gens qui étaient vraiment sympathiques et qui ont bien aimé. La preuve qu’ils ont bien aimé, c’est qu’ils ont acheté ! Je suis très ami avec un grand peintre français qui s’appelle Yvan Messac, qui est un peintre quand même beaucoup plus connu que moi, qui était en exposition permanente à Beaubourg. Enfin bon, c’est quand même un peintre déjà haut de gamme, qui a eu la gentillesse d’écrire un mot pour moi, et je lui avais dit que j’avais le trac pour le garnissage. Il m’a dit « T’as aucune raison d’avoir le trac au vernissage, c’est rare qu’on te dise que c’est pas bien. » Mais j’ai dit « Oui mais par contre, s’ils n’achètent pas… », il me dit « C’est ça la vraie réponse : c’est s’ils sont là et qu’ils n’achètent pas ». Ils vont vous dire c’est formidable, comme je l’ai fait une dizaine de fois parce que j’ai beaucoup été dans des vernissages, et même, alors qu’il y a des vernissages qui m’ont plu, mais il y a aussi ceux qui m’ont pas du tout plu, mais je n’ai jamais dit à l’artiste peintre que c’était nul. Il y a toujours une chose possible, agréable à dire, comme le cadre est très joli. La phrase la plus amusante que j’ai entendue, c’était un critique de cinéma qui s’appelait Henri Chapier et qui avait fait un film très très ennuyeux. Non seulement le film était ennuyeux, mais on avait poireauté au moins une heure dans la salle parce qu’il avait invité Antonioni qui était en retard et on ne pouvait pas commencer sans Antonioni. Il est venu, il a regardé le film avec nous, je pense qu’il a été atterré comme nous, et puis à la fin, il s’est levé a couru vers lui, et lui a dit : « Henri, tu as fait le film que je n’aurais jamais osé faire ». C’était marrant comme formule pour se tirer d’affaire ! Il n’y a qu’un italien qui peut dire ça, c’est vraiment tellement l’esprit italien, qui est très très amusant.
Alors j’ai déjà eu l’occasion de faire le tour très bien accompagné avec pas mal d’explications, mais justement j’avais envie de revenir sur certains points, notamment le fait qu’il y a beaucoup de surcadrage, ce qui rappelle votre acticité de réalisateur.
C’est vrai, c’est pas du tout réfléchi en fait, mais c’est vrai que je fais souvent ça. Mais je le fais aussi souvent dans les films d’ailleurs. C’est amusant dans un film par exemple, on a un cadre, et d’arriver à faire un plus petit cadre dans le grand cadre, parce que je suis souvent en cinémascope, alors tout à coup on se retrouve en format normal, parce qu’on laisse dans l’ombre. Par exemple, ce tableau-là, il est impossible à faire au cinéma. C’est-à-dire qu’au cinéma ça serait une guerre, enfin si peut-être, mais il faudrait éclairer la pièce comme un malade en fait, et ce serait vraiment très très cher et emmerdant, parce qu’on est tout frais dans la chambre. Au cinéma, on n’arrive pas à faire de l’ombre comme ça. La peinture vous permet de le faire, mais au cinéma… L’œil humain est une machine extraordinaire, et la caméra à côté, c’est vraiment de la gnognotte, parce qu’on voit des milliards de pixels intermédiaires que la caméra ne voit pas. En plus, la caméra a besoin qu’on lui donne un diaphragme. Donc s’il fait 36 de diaphragme au fond, il faut éclairer la pièce, on va pas le faire à 36 pour avoir ça, mais il faut quand même l’éclairer à 16, ce qui veut dire qu’il faut mettre des projecteurs monstrueux à l’intérieur. Donc quand j’ai fait ça, je me suis dit que c’était cool parce que je pouvais le faire. Mais je n’avais pas pensé que souvent, je fais des cadres à l’intérieur des cadres. C’est vous qui me le dites en fait ! L’idée de ce tableau était que j’aimais bien qu’on soit attiré par le paysage. Surtout en ce moment avec la canicule, le fait d’avoir deux verres comme ça, on sait qu’il va y avoir des glaçons dedans, c’est agréable comme idée… J’ai apprécié la Dolce Vita d’ailleurs, parce que le paysage est sublime, mais c’est vrai que c’est amusant.
Flavie : C’est drôle parce que j’ai reçu un message de quelqu’un qui veut faire un papier sur ce tableau. Il faut que je lui envoie une photo. Et c’est le seul de cette série que tu exposes ici qui représente où les stars sont les verres et pas les instruments.
Oui, c’est vrai. Il y a vraiment un côté Vuillard-Venard je trouve. Mais tu sais, en fait, je ne pensais pas l’exposer et puis je me suis trompé sur le croquis, je n’avais pas compris, et donc il manquait un truc et après, Frédéric m’a dit qu’il fallait que ce soit petit et j’ai dit « Il y a ce truc-là qui n’est pas mal en fait » et donc je l’ai fait encadrer.
Flavie : Et de nouveau, c’est hyper audacieux de faire un cadre bleu turquoise, il n’y a que toi qui le fais.
Oui c’est vrai, j’ai dit pourquoi pas ça parce que je trouvais que ça rajoutait du côté été en fait. C’est important les cadres. J’ai un ami mexicain qui est en faillited’ailleurs, parce qu’il disait toujours « c’est fou, on achète des tableaux des fortunes, des millions de dollars et on met des cadres qui valent 300€ », donc il a dit qu’il allait faire des cadres qui seraient faits pour les tableaux. Tu sais que, comme il avait des impressionnistes, il a mis des cadres somptueux, même avec l’art contemporain on peut mettre, et quand il est au bord de la faillite, il trouve quelqu’un qui lui fait une avance sur la valeur des cadres et pas sur la valeur des tableaux.
Flavie : C’est génial, c’est tout à fait intelligent parce que c’est une réflexion, le cadre donne une importance au tableau en fait.
Souvent dans les galeries, vous avez des tableaux qui ne sont pas encadrés.
Le cadre ici est plutôt souligné.
Alors ça c’est un peu différent parce que là, ce tableau-là, je l’ai fait aux dimensions du cadre. En fait j’ai acheté le cadre dans un magasin, il ne valait pas très cher en plus puisqu’il ne se vendait pas. Donc je l’ai acheté puis j’ai regardé, puis j’ai fait le tableau parce que je savais que j’allais faire un tableau baroque. À vrai dire, j’avais déjà le tableau en tête, mais je n’avais pas la dimension du tableau, parce que je peins en deux fois. Je peins d’abord une fois sur l’ordinateur, il est peint d’une façon informatique, je l’imprime et je suis très déçu à chaque fois, parce que vous n’avez pas la brillance que donne le rétroéclairage d’un ordinateur. Donc sur un ordinateur, les couleurs sortent incroyablement bien, surtout si on a un écran qui booste un peu. Donc quand je veux montrer à des gens, je vais sur le booster, mais quand je veux imprimer, j’imprime sur celui qui est juste au point de vue de lumière, parce qu’il y a une grosse différence entre les deux écrans. Et donc, une fois que c’est fini, je peins traditionnellement avec des tubes de couleurs, parce que sinon vous n’avez pas ces choses, ces oranges en bas qui sont magnifiques. Même le bleu, il était comme ça sur l’ordinateur, mais il n’était pas comme ça quand le tableau est sorti, il était terne.

C’est drôle parce que je voulais justement vous demander ce qui vous motivait dans cette technique
En fait au début je ne faisais pas du tout ça. J’ai encore un tableau de ma première période. Quand j’ai commencé à peindre, ça c’est un vieux tableau qui doit avoir 7-8 ans. J’avais un ami très bon peintre qui s’appelle Olivier Legrand, qui est un peintre, le frère de Michel Legrand, le musicien, mais qui était aussi mon batteur quand j’étais chanteur. Il ne foutait rien, parce qu’on ne chantait pas tout le temps, ça ne marchait pas très bien. Donc j’avais commencé à écrire des films, et lui en fait ne foutait rien, il passait la journée à regarder la télé. Donc un jour, je lui ai dit « je te fous dehors de chez moi si tu ne fais pas quelque chose, parce que ça m’insupporte de revenir et de te quitter devant la télé et de te retrouver devant la télé ». C’était déprimant. Je lui ai dit qu’il dessinait très bien alors pourquoi ne pas faire ça déjà pour commencer ? J’ai été lui acheter une énorme boîte de Caran d’Ache et il fait des dessins superbes. Puis après, il s’est mis à prendre le goût à ça, et alors il s’est mis à peindre à l’huile, et c’est un très bon peintre. Malheureusement il est décédé, mais c’était un très bon peintre. Je lui avais acheté une machine qui était un projecteur : vous avez un objectif comme ça, on met ce qu’on veut devant et ça projette sur le mur, et donc il dessinait. J’ai commencé à faire comme lui, j’ai été acheter un projecteur comme un idiot, qui en plus est en panne aujourd’hui, qui a servi très peu, et donc je dessinais sur la toile, au crayon. Tout ça était dessiné au crayon. Mais c’est l’enfer, parce que quand vous dessinez, il y a un problème avec le physique. La toile n’est pas dure, elle est molle, donc quand on dessine, ça enfonce, et après ça revient, et quand on regarde de l’envers, on se dit, ce n’est pas du tout bon, donc il faut aller mettre de la gomme, il faut refaire, parce que ce n’est pas dur, c’est souple. Et ça, c’est un tableau qui est encore fait avec ce système, parce que ça c’est un tableau de Woodward. Alors bon, elle est mieux roulée que sur le tableau original : j’ai changé la robe, j’ai changé les choses. Mais on peut quand même reconnaître le Woodward qui était célèbre pour ses faux marbres. Il faisait des marbres magnifiques. Un jour, je me suis demandé pourquoi je faisais ça, comme on faisait au siècle dernier en fait. En plus, je suis probablement le premier metteur en scène français à avoir fait des effets visuels avec « les visiteurs ». Il y avait eu des effets spéciaux avant, mais les effets en numérique n’existaient pas. J’en avais fait beaucoup à la télévision, parce que j’avais fait beaucoup de publicité, donc je connaissais un peu. On ne savait pas le faire au cinéma mais on y arrivait à la télévision parce que c’était filmé en numérique mais on ne savait pas le faire sur une pellicule. Donc il y a quand même un type qui a fini par trouver un objectif qui permettait de prendre le numérique et de l’imprimer sur de la pellicule. Donc je me suis mis à faire ça. Je me suis dit que j’étais très moderne comme cinéaste mais obsolète comme peintre (rires). Pourquoi m’emmerder à faire un dessin alors que je n’ai qu’à prendre ce qui me plaît ? Ça, c’est la vierge à l’enfant de Bellini, et puis après j’ai enlevé l’enfant parce qu’il était moche. C’est amusant parce que tous les peintres d’art religieux faisaient ça pour gagner leur vie, ils étaient obligés de faire ça. Donc ils étaient ravis de temps en temps de glisser des trucs, alors ils étaient amoureux de faire une jolie femme, et pour eux faire l’enfant de Jésus c’était un pinceau, alors ils le bâclaient à la va-vite, parce que personne n’aime les bébés. On aime bien les siens c’est tout, on déteste les bébés des autres.
Il y a un usage du bleu aussi chez vous, je vois le bleu ici, mais évidemment ce tableau-là qui renvoie vraiment vers la profondeur de la mer.
Oui j’aime bien le bleu.

Aussi ici avec ce tableau intitulé « La schtroumpfette ».
Je l’avais fini en fait, et j’ai trouvé que c’était vulgaire… D’abord, lui, c’est vraiment Hubert Robert, qui était l’ami de Fragonard, et en fait il faisait des parties carrées quand il était étudiant, à la ville à Médicis. Ce qui est amusant, Fragonard avait énormément de nu, mais il était un peu libertin, tandis que Hubert Robert fait des tableaux redoutablement ennuyeux. C’est beau, mais c’est très très triste, c’est toujours des ruines. C’est amusant de savoir que le mec qui fait des ruines en fait est un libertin. Ils n’avaient pas le pognon donc, ils avaient un copain curé qui donnait du pognon, mais s’il pouvait regarder, donc éventuellement participer. Donc j’ai fait ça, j’ai remplacé la fille par une fille plus moderne, et après j’ai trouvé ça très mauvais, parce que je trouvais qu’il y avait un contraste trop anachronique avec le chic du XVIIIe siècle. Tout est chic dans ce tableau avec des robes anciennes. On ne s’habille même plus comme ça, tout est magnifique, il y a du velours, du satin, tout est superbe, et elle faisait quand même un peu pute parce qu’en vérité, j’avais pris une actrice pornographique, que j’ai modifiée pour pas qu’on la reconnaisse. J’avais trouvé que la pose était marrante, donc j’ai mis ça, puis après j’ai failli, pas le foutre à la poubelle, le remiser au garage, parce que j’ai dit que ça n’allait pas du tout… Jusqu’au jour où j’ai pensé à la schtroumpfette. Donc j’ai essayé plusieurs couleurs, j’avais commencé par du rose. Ça faisait too much. J’aimais bien le rose, parce que le rose et le vert, ça faisait trop joli, mais quoi que j’aimais bien aussi les couleurs qui ne sont pas supposées être jolies, j’adore mélanger le bleu et le vert, ce qui en principe est un truc interdit, donc ça m’a plu et donc j’ai cherché le bleu de la bande dessinée. C’est rigolo, parce que ça rend le tableau amusant… Mais c’est amusant de peindre, parce que pour moi c’est le même travail qu’un film où je passe ma vie à réfléchir au sujet, et à changer d’avis. Par exemple celui-là, c’est Flavie qui m’a appris que ça s’appelait un repentir. Un repentir, c’est quand le peintre n’est pas content, et qu’il change des choses dedans… Le repentir le plus célèbre par exemple, c’est l’Angélus de Millet, qui en fait est un tableau sinistre. C’est un tableau dans lequel ils sont devant un bébé mort dans le panier. C’est le truc le plus pénible de la Terre, parce qu’il n’y a pas pire que de perdre un enfant. À mon avis, il s’est dit « Merde, je ne vais jamais le vendre, c’est trop triste ! ». Donc il a repeint sur l’enfant un panier de pommes et ça s’appelle l’Angélus, parce qu’ils écoutent la prière du soir, alors qu’ils sont bourrés de pognon, puisqu’ils ont fait une bonne récolte. Ici, il y avait beaucoup de gens, parce que je me suis inspiré d’un tableau. Quand je me dis que je me suis inspiré d’un tableau, c’est absurde, parce que j’ai tout changé en fait, il ne reste rien. J’avais mis beaucoup de gens, dont trois jeunes gens qui étaient là et puis j’ai dit que ça ne racontait rien ce truc-là. J’étais assis devant, je me suis dit que ça ne racontait rien, c’est très confus… Je ne dis pas que je cherchais une histoire, mais ça pose des questions : « Est-ce qu’il la drague ? », « Est-ce qu’elle le fait exprès ? », « Est-ce que c’est un accident malheureux d’écarter son peignoir quand elle se change ou est-ce pour qu’il la repère ? », « Est-ce qu’ils sont ensemble ? », « Est-ce qu’il s’approche d’elle ? », … Donc j’ai repeint la mer par-dessus, et en fait j’ai bien fait, parce que ce que les gens préfèrent, c’est la mer.
Et de nouveau le cadre bleu, qui accentue…
Le cadre je l’ai mis après. Ce tableau était pour chez moi et donc je voulais qu’il soit bien encadré. Le cadre vaut une blinde. Je l’ai offert au collectionneur, parce qu’il est très sympathique : il m’a acheté deux tableaux, et en plus c’est un homme charmant, vraiment sympathique. Tout de suite, il avait flashé, je lui avais montré le tableau en photo, et il lui avait plu. Il m’avait dit qu’il fallait le prévenir pour qu’il vienne avant le vernissage. Il est venu et il a acheté trois tableaux. Sa femme l’a empêché de le faire mais le troisième est vendu donc ce n’est pas grave.
Si on peut revenir un peu sur le tableau avec les coquelicots…
Ce tableau-là, c’est le dernier que j’ai fait. J’ai hésité pendant très longtemps sur la couleur du soutien-gorge. D’ailleurs, au départ, il était rouge comme le coquelicot, puis j’ai trouvé que ça faisait too much. Et donc, finalement, j’ai cherché ce jaune qui est très chic. Après, je trouvais que c’était un peu trop chic. Donc, j’ai rajouté des mèches comme font beaucoup de gens qui n’ont pas le pognon pour aller chez le coiffeur tout le temps. Faire des mèches, ça coûte une fortune, parce qu’il faut tout le temps faire les racines. Les vedettes de cinéma peuvent faire les racines quand elles le souhaitent. Mais il y a beaucoup de filles qui savent qu’elles n’ont pas le pognon, alors elles font la couleur en partie.
Ici, on a ce personnage qui est entouré par ses rêveries…
Oui, c’est un tableau qui m’a toujours plu beaucoup. C’est un tableau luthicien. Je crois que ça s’appelle L’homme aux gants, mais je ne suis pas sûr. D’abord, je le trouvais très beau. Et ensuite, il me paraissait totalement coincé, en fait. Je me suis dit, mais ce type-là ne vivait pas à une époque très marrante. Les gens sont un peu coincés. Du coup, c’est un peu un tableau philosophique, c’est le seul. Je ne dis pas qu’il a un message, mais ça m’a amusé de mettre la bouche de Bardot et de montrer qu’il rêve d’un monde, alors que peut-être il va terminer dans le monde de l’autre côté. Ça, c’est Frédérick Mouraux qui a eu la très bonne idée de faire l’accrochage, parce qu’il y a des cardinaux là, et je n’avais pas pensé à les mettre ensemble. Et c’est très malin, parce que ça donne d’abord une unité de couleur. Je suis très branché, très admiratif de Francis Bacon. D’ailleurs, il y a un Francis Bacon, je pense, dedans, là. Le cardinal, le plus à droite, qui est un peu mauve, je crois que c’est un Bacon. Et il adorait ce mauve, comme ça, qui était amusant. Mais j’avais posé la question à Francis Bacon, pourquoi il mettait du vert dans ses tableaux, cet encadrement avec du vert par-dessus. Et il m’avait dit que ça fait ressortir les couleurs. Ça m’est resté, parce que quand on rencontre Francis Bacon, même bourré, il est extrêmement passionnant. Après je me souviens que j’ai cherché du vert quand j’ai commencé ce tableau et ça faisait ressortir la robe de façon incroyable.

Flavie : Et là, tu as aussi un autre tableau, super intéressant, d’un jeune homme qui sort du cadre.
Oui. En fait, c’est un garçon qui sort, qui arrive dans une pièce. Il monte un étage. J’ai trouvé ça amusant qu’il arrive… C’est un peintre espagnol assez génial, Pere Borrell del Caso, qui était connu pour ses trompe-l’œil.
Mis en scène par un réalisateur qui cadre toutes ses images.
Oui, c’est ça. Mais c’est marrant, parce que cette célèbre huile illustre un garçon s’extrayant du cadre avec un effet d’illusion saisissant. Ça m’avait beaucoup plu. En fait, il l’a défini, c’est-à-dire que ça sort du limite, qu’il n’y a pas de limite. C’est idiot, mais je trouvais que ça donnait une impression d’espoir. C’est-à-dire que ce peintre est un peintre du 18e, et donc, ce petit garçon sort et il y a quelque chose qui l’intéresse. Donc, en fait, je ne suis pas sûr que l’homme au gant va céder à la tentation de toutes ces filles qui sont dans la piscine. Mais je pense que le petit garçon qui sort du cadre va foncer dans la piscine (rires).
C’est aussi intéressant, parce qu’on a, comme avec le tableau d’en face, ce traitement en partie religieux et en même temps cette réappropriation d‘icônes féminines.
Mais j’aime bien ces contrastes. Ce sont des contrastes qui sont amusants, parce que moi, je suis catholique de naissance, baptisé. J’aime bien la religion catholique parce que c’est une religion terriblement permissive, contrairement à la plupart des religions qui sont parfois effroyables, avec même la peine de mort. Une chose qui m’avait toujours plu, quand je disais ça, je me faisais engueuler, c’est que j’avais dit à des curés un jour « En fait, le péché n’existe ». Ils m’ont dit « Si, le péché existe ». J’ai dit « Mais non, puisqu’on peut aller au confessionnal, on vous le retire déjà ». Et puis, les protestants, par exemple, ont créé la religion protestante en protestant contre le fait qu’il y avait les indulgences, c’est-à-dire qu’un mec qui avait du pognon pouvait racheter ses péchés. Quelqu’un qui peut racheter ses péchés, c’est que le péché n’est pas bien grave (rires). S’il avait du pognon, ça veut dire que c’est plutôt cool. Mais enfin, il y a quand même des anciens. Toutes ces bandes de cardinaux-là ont quand même des têtes d’enflure, il faut bien le dire. Ils n’ont pas l’air d’être les plus permissifs, pour dire ça. Ils ne sont pas permissifs et ils ne sont pas marrants. Ils sont souvent très hypocrites. C’est un sujet un petit peu philosophique.
Nous pouvons également revenir sur ce nu et sa version rhabillée ?
J’ai fait en premier la Desnuda comme Goya. J’ai fait la Desnuda parce que je voulais que la robe soit mal faite. La robe est un peu bâclée. Goya adorait la Desnuda, donc il l’a gardée. Lui, il a peint une femme vestida très chic et très bien peinte. Moi, je l’ai faite comme si c’était un mauvais peintre qui ne savait pas bien le faire. Parce qu’au début, à un moment donné, on voit le téton un peu. Et ça m’a amusé. J’ai arrêté là avant de me dire « Merde, il faut que je le finisse et que je fasse une meilleure robe. » Après, je me suis dit que non, c’est rigolo. C’est le petit qui ne sait pas bien le faire. C’est mon cas, en plus. Au départ, j’aurais pu le corriger, évidemment mais ça m’a plu en fait. C’est comme les restaurations de tableaux où on a l’impression que la personne a glissé en repeignant tellement c’est maladroit. D’ailleurs, c’est un grand débat sur les restaurations parce que moi, je suis très souvent très opposé aux restaurations inutiles. Il y a des endroits où je trouve ça formidable de faire des restaurations quand on voit des Rembrandt qui sont totalement dans le noir à Amsterdam. Ce n’était pas possible. On ne voyait plus rien. C’est à cause du carbone des bougies. C’est-à-dire que les tableaux étaient chez les gens, il y avait des bougies et en se consumant, la bougie trimballe du CO2 qui va se coller sur la toile. Et donc petit à petit, ça fait une fumée noire. Quel est le drame de rater la restauration ? De toute façon, on ne voit plus le tableau, il est foutu. Par contre, je me suis engueulé à Florence avec la conservatrice parce que je lui ai dit que c’était ignoble ce qu’ils ont fait au Boccelli. Ils sont persuadés, ils sont confortés par les ultraviolets, les rayons X et tout ça sans se rendre compte que ce n’est pas forcément vrai. J’ai un ami qui a terminé un tableau avec une crotte de nez parce qu’il n’arrivait pas à faire la bouche. Je lui ai dit « Ta lèvre, elle est moche ». Tous les jours, il peignait. Je lui disais chaque jour que sa lèvre n’était pas meilleure Il passait des journées à faire ça. Et je le déprimais avant qu’il ne me demande quoi faire. Je lui ai répondu qu’il faudrait que ça soit un peu comme une lèvre, que ça soit un peu roulé. Il a carrément mis son doigt dans le nez, il a roulé une crotte de nez et il l’a collée sur la toile. Il a pris un peu de peinture et il l’a recouverte avec du rose. C’était parfait ! (rires) C’est devenu un peu une sculpture. Il y avait tout à coup un peu de matière comme ça. Il l’a repeint très correctement. Evidemment on ne voit pas que c’est une crotte de nez mais en fait il y a une matière organique qui est coincée dans le tableau. Je lui ai dit, à cette femme, si dans 300 ans on passe aux rayons X, on dit qu’il y a une poussière, qu’il y a un truc qui n’est pas normal, et qu’il s’est rajouté. En fait c’est le peintre qui l’a mis. Donc vous allez retrouver la bouche moche. Vous allez dire que c’est formidable et la fille aura une bouche horrible alors qu’elle avait une bouche sensuelle. C’est paradoxal. Lui il l’a recouverte. Ça devenait une forme en fait. Il serait emmerdé à passer des heures à faire une forme avec de l’huile. C’est vraiment un truc de débrouillardise et de magouille. C’est un garçon génial et très très bon bricoleur d’ailleurs. C’est amusant parce qu’il y a des choses comme ça qu’on fait moins souvent. Parce qu’elle vous amuse et ce n’est pas forcément parce que c’est académique ou réussi. Moi, j’aime bien, les défauts ne me dérangent pas.
Merci à Rodrigue Laurent ainsi qu’à Flavie Durand-Ruel pour l’interview.
Pour voir les autres tableaux, il faudra se rendre à l’exposition « Juxtaposed Emotions », à découvrir à la Frédérick Mouraux Gallery, Chaussée de Waterloo 690 – 1180 UCCLE.