C’est lors de sa venue à Gand que nous avons eu la chance de rencontrer Robbie Carolan, compositeur de Robert Eggers qui a accepté de nous parler de ses projets passés et légèrement de son inspiration sur « Werewulf ».

Pouvez-vous nous raconter votre rencontre avec Robbert Eggers ?

J’ai rencontré Robert à New York il y a environ 10 ou 12 ans. C’était avant la sortie de « The Witch ». On est tout de suite devenus amis. C’est comme ça qu’on a commencé à travailler ensemble. Ça s’est fait naturellement, à partir de notre amitié. J’habitais à New York, tout comme lui. Donc oui, en gros, on s’est simplement rencontrés un jour et on s’est rendu compte qu’on avait beaucoup de points communs. Et quelques années plus tard, après qu’il eut réalisé « The Witch » et « The Lighthouse », il m’a demandé de participer au projet « Northman ». Donc oui, notre collaboration est en quelque sorte née de notre amitié initiale.

Aviez-vous des craintes en vous lançant dans votre première composition de musique de films ?

Ouais, je me suis chié dessus (rires) ! Je veux dire, quand Robert m’a demandé de le faire, je ne l’ai pas vraiment pris au sérieux au début parce qu’on avait un peu parlé de faire quelque chose un jour ou l’autre, mais on n’avait jamais vraiment donné suite. C’était toujours plutôt lors de soirées arrosées. Alors quand il m’a demandé cela, ça m’a vraiment surpris. Et en fait, il m’a fallu environ six semaines pour lui répondre que j’accepterais. Parce que l’idée de composer une bande originale pour un film me semblait assez étrange, sans parler d’un film dont je savais qu’il allait être un projet à gros budget, une grosse production. Donc oui, ça me semblait tout simplement impossible. Mais bon, je suis content d’avoir dit oui au final.

« The Northman » est en effet un film assez épique et ample. Quelles étaient vos inspirations ?

Pour « The Northman », c’était en quelque sorte… Évidemment, il fallait que la bande originale ait un côté épique par moments, parce que c’est une saga viking. Mais en réalité, il s’agissait surtout de créer un univers sonore qui reflète en quelque sorte le monde que Rob était en train de créer à l’écran, un univers très rude et brutal, avec une atmosphère vraiment impitoyable. J’ai donc fait beaucoup de recherches sur le mode de vie des Vikings, ainsi que sur ce à quoi, selon eux, la musique viking aurait pu ressembler, ce qui est assez difficile à établir, car il n’y a pas beaucoup de sources, et celles qui existent sont très controversées. Tout le monde a une opinion très différente sur ce à quoi aurait pu ressembler la musique viking. Donc oui, pour ma part, je me suis vraiment concentré sur les paysages et l’atmosphère générale de ce qu’aurait pu être la vie à cette époque. Donc oui, c’est très brut et spontané.

Sur « The Northman » comme « Nosferatu », vos compositions sont plutôt courtes. Est-ce une manière pour vous de toucher à plusieurs atmosphères pour ces films ?

C’est plutôt la façon dont Rob travaille. C’est surtout la manière dont il monte ses films avec Louise Ford, sa monteuse. Beaucoup de ses films sont composés de scènes très courtes et percutantes, et ces derniers temps, il souhaite qu’il y ait de la musique pratiquement tout au long du film. Du coup, ça veut simplement dire que je dois composer des morceaux très courts ici et là. Mais je pense aussi qu’il recherche une atmosphère cohérente : il veut que la musique soit en quelque sorte toujours présente, même si elle n’est pas toujours très perceptible ou très imposante. Donc oui, ça tient davantage à sa façon de monter les films et à cette ambiance constante qu’il souhaite créer.

J’ai lu que Robert aimait prioriser certaines scènes pour les inspirations musicales et les diffuser sur le plateau. Lesquelles étaient-ce sur vos deux collaborations ?

Mes souvenirs de « The Northman » sont un peu flous maintenant, parce que ça fait déjà un moment. Et puis on a tourné pendant la pandémie. Mais je me souviens que pour « Nosferatu », il voulait que j’écrive un thème pour Ellen, le personnage de Lily-Rose. Et ça a fini par être la première chose que j’ai écrite. J’ai donc composé le thème d’Ellen, qui est ensuite devenu « Goodbye », ainsi qu’un autre morceau intitulé « Daybreak », qui est le morceau de fin. J’ai également composé de la musique sur le thème d’Orlok, principalement parce qu’il voulait passer de la musique sur le plateau. Il passait donc certaines de ses compositions pour, en quelque sorte, mettre les acteurs mal à l’aise. Puis, pour certaines scènes, il passait le thème d’Ellen lorsqu’il avait besoin que l’émotion soit très forte et mélancolique. Donc oui, il aime simplement pouvoir jouer ses compositions originales sur le plateau et plonger les acteurs au cœur de l’univers du film. Apparemment, il en jouait sans arrêt, au point de rendre les acteurs fous (rires) !

C’est intéressant car « Daybreak » est mon morceau préféré : c’est le plus long et il prend le temps de connecter les différentes tonalités du film en un seul lien. Comment avez-vous créé cette musique ?

En fait, curieusement, c’était aussi l’une des premières choses que j’ai composées. Je l’ai écrite très tôt. J’ai composé une grande partie de cette musique en m’appuyant principalement sur le scénario. Je n’avais pas encore vraiment vu d’images à ce moment-là. Quand je travaille sur les films de Rob, je lis le scénario en boucle. Ainsi, avant même de me lancer dans la composition, j’ai déjà beaucoup d’idées. J’ai en quelque sorte une projection de la façon dont je veux que certaines scènes se déroulent. Donc, pour « Daybreak », même s’il s’agit du morceau le plus long et certainement le plus compliqué de la bande originale – et je ne dis pas ça par arrogance –, c’est simplement que j’y ai réfléchi si longtemps que tout s’est mis en place très facilement. Je pense qu’au fond, je savais dès ce moment-là du film qu’il fallait que ça sonne de manière très émouvante et tragique. Je voulais en quelque sorte que ça ressemble presque à une variation attristée d’une musique de mariage. Mais je voulais aussi qu’il y ait cet aspect religieux, pour aborder la notion de sacrifice. C’est une scène étrange à mettre en musique, car elle suscite beaucoup d’émotions contradictoires. Il faut presque humaniser Orlok, ce qui n’est pas la chose la plus facile à faire. Mais oui, je pense que j’étais tout simplement obsédé par cette scène dès que je l’ai lue dans le scénario. Du coup, quand j’ai commencé à composer la musique, ça a coulé tout seul. C’est d’ailleurs mon morceau préféré de la bande originale. J’ai beaucoup aimé le fait que ce soit un morceau assez long, ce qui permet vraiment de le laisser respirer. Les morceaux plus courts sont parfois assez difficiles à composer, car on entre et on sort trop vite de l’ambiance. Parfois, on a juste envie de s’attarder un peu sur l’instant présent, si vous voyez ce que je veux dire.

Je voulais également revenir sur « Never sleep again » qui charrie le rapport à la mortalité, à la peur mais aussi une forme de romantisme sombre.

Oui, c’est un autre de mes morceaux préférés de la bande originale. Je me suis clairement davantage orienté vers les passages mélancoliques plutôt que vers les passages effrayants, même si j’ai pris beaucoup de plaisir à composer ces derniers. Mais je pense que les passages mélancoliques me viennent un peu plus naturellement. Une partie de mes recherches pour cette bande originale a consisté à étudier la musique qui était composée à l’époque. C’était une période très marquée par le romantisme. C’est donc une autre scène avec Ellen qui dégage cette atmosphère romantique et tragique. Contrairement à « Daybreak », que je n’ai pas trouvé trop difficile à composer, pour une raison que j’ignore, ce morceau m’a vraiment donné du fil à retordre, car je n’arrivais tout simplement pas à le faire correspondre à ce que j’entendais dans ma tête. Ça me rendait fou parce que je savais que c’était une scène cruciale du film. C’est en quelque sorte la première fois dans le film où l’on entend vraiment Ellen parler. C’est le premier moment où quelqu’un l’écoute vraiment. C’est là qu’on comprend pourquoi elle est comme ça. C’est donc une scène vraiment importante du film dans ce sens-là. Je voulais que ce soit très émouvant. Alors oui, j’étais vraiment obsédé par cette scène. Je n’en étais pas satisfait pendant longtemps avant de finir par y parvenir, tout en me rendant un peu fou durant sa conception.

J’aime votre manière de travailler les cordes sur certains morceaux avec des variations singulières. Est-ce une façon pour vous de mieux capter l’émotion contradictoire au cœur du récit ?

Pour être honnête, je n’aborde pas la musique d’un point de vue super technique. Ça va vous paraître vraiment, vraiment bizarre, mais j’ai tendance à simplement réagir à ce que je lis sur la partition et je laisse émerger des mélodies initiales, des choses qui me viennent naturellement pendant que je lis ces partitions. Je ne m’enlise pas trop dans les détails techniques. Je pense que pour moi, c’est juste que je réagis constamment à tout ça d’un point de vue émotionnel. C’est pour ça que parfois, les passages effrayants, je peux les faire et ça passe bien, mais ce n’est probablement pas ce qui m’intéresse autant que des scènes comme le passage dont vous parlez. C’est juste que je réagis à tout ça de manière très émotionnelle.

« Nosferatu » est sorti il y a plus d’un an, avec notamment une nomination aux BAFTA pour votre travail. Quel regard portez-vous sur votre musique depuis ?

En fait, je ne l’ai pas vraiment réécoutée. C’est ça le problème : on crée ce genre de choses, puis on ne revient plus dessus. En tout cas, moi, c’est comme ça que je fonctionne. Je pense aussi que quand je travaille sur les films de Rob, le processus est très long, car j’ai tendance à commencer bien plus tôt que la plupart des compositeurs de musique de film. À la fin, j’ai en quelque sorte fini. Je suis prêt à ne plus jamais réécouter tout ça. Donc, je veux dire, j’en suis toujours très fier. Mais c’était aussi seulement ma deuxième bande originale. J’ai donc l’impression d’être encore un peu novice dans le métier et d’être toujours en train d’apprendre. Il y a des aspects de cette bande originale que je n’aime pas, que j’aurais pu mieux faire, des choses que, avec le recul, j’aurais faites différemment. Je pense que c’est ça, le truc. Comme ce n’est que ma deuxième bande originale, je la considère en quelque sorte comme un tremplin pour m’améliorer. Et puis, je travaille sur le nouveau projet de Rob. Du coup, je suis un peu concentré là-dessus en ce moment. Le tournage a lieu en Angleterre en ce moment même. Donc, oui, j’ai la tête ailleurs. C’est un peu bizarre de parler de « Nosferatu » à certains égards, parce que c’est comme quand on commence à travailler sur quelque chose de nouveau et qu’on est tellement immergé dedans que ça devient presque flou dans un sens, mais j’en suis très fier. Et je peux entendre à quel point j’ai progressé depuis « The Northman ». Je veux juste avoir cette sensation de progrès.

En parlant de prochain projet, que pouvez-vous dire sur « Werewulf » ?

Il sortira à Noël mais je ne peux pas trop en dire à ce sujet. Je veux dire, c’est un film médiéval. L’action se déroule dans l’Angleterre médiévale. C’est très, très sombre, même selon les critères de Rob. Je ne peux vraiment pas en dire beaucoup plus mais j’ai vraiment, vraiment hâte que les gens le découvrent parce que c’est assez déjanté. Et je ne pense pas qu’il y ait eu d’autre film comme celui-là, du moins en ce qui concerne la mythologie des loups-garous. Et puis, la façon dont il présente l’Angleterre médiévale va être vraiment, vraiment géniale, parce qu’il n’hésite pas à montrer à quel point ça aurait été bizarre et brutal si on avait vécu à cette époque en Angleterre. Donc, ouais, j’aimerais vraiment en dire plus. Mais je ne peux tout simplement pas. Je suis très impatient. Et c’est sombre. C’est très sombre.

Comment ressentez-vous le fait de travailler sur des titres historiques mais à la temporalité et l’approche si différentes ?

J’adore ça ! L’une des choses qui nous a en quelque sorte rapprochés, Rob et moi, c’est notre passion pour l’histoire et le folklore. C’est aussi un défi de passer d’une époque à l’autre, tout comme Rob fait beaucoup de recherches pour ce qu’il écrit. Je fais également beaucoup de recherches pour la façon dont j’écris la musique. Je m’immerge en quelque sorte dans la musique de l’époque. J’essaie de trouver des instruments bizarres et archaïques qui n’existent peut-être plus. Mais aussi, comme le nouveau film se déroule dans l’Angleterre médiévale, j’utilise des instruments anglais médiévaux. Ce que j’essaie de faire, c’est de leur faire produire des sons insolites, des sons qui ont un petit côté médiéval, mais qui sont légèrement déformés, pour qu’ils n’aient pas ce côté complètement traditionnel. J’adore vraiment composer pour des films d’époque. Mais ce qui est génial quand on travaille avec Rob, c’est que je peux à la fois composer ces musiques d’époque et faire des expériences. Ça ne se résume pas à suivre les codes à la lettre. « Voilà une bande originale médiévale. » ou « Voilà à quoi ressemblerait une bande originale victorienne. ». Il y a donc toujours de la place pour s’amuser et faire des trucs bizarres quand on travaille avec Rob. Donc oui, j’adore ça. C’est sympa de faire des allers-retours dans le temps.

Y a t-il un dernier point sur lequel vous auriez voulu revenir pour clore cet entretien ?

Ce n’est pas vraiment une question, mais je remarque parfois que, lors d’interviews, les journalistes ne veulent pas vraiment parler d’autres styles de musique.  J’aime parler de la musique qui existe déjà et de la façon dont elle m’influence. Je trouve que, bien souvent, les gens n’approfondissent pas vraiment ce genre de sujet, alors que c’est justement le genre de choses dont je pourrais parler pendant des jours : différents compositeurs ou différents producteurs de musique électronique. Je trouve que l’on a tendance à ne pas poser de questions là-dessus, ce que je trouve toujours un peu étrange, car c’est en quelque sorte la raison pour laquelle je fais de la musique : c’est grâce à la musique des autres, et ce genre de choses m’enthousiasme énormément. Ce n’est pas vraiment une question, mais c’est un sujet dont j’aime parler et j’ai l’impression de ne pas en parler beaucoup. J’ai l’impression que les musiciens aiment parler d’autres musiciens. En tout cas, c’est mon cas. En ce moment, je suis obsédé par un compositeur japonais appelé Toru Takamitsu. Il est décédé dans les années 90, mais son œuvre est incroyable et je suis tout simplement obsédé par lui. Je pourrais parler de lui pendant des jours. Il a eu une influence énorme sur « Werewulf », ce qui est peut-être étrange car quand on écoute sa musique, elle ne ressemble pas forcément à de la musique médiévale anglaise, mais je pense avoir trouvé un moyen de combler ce fossé.

Merci à Kim Verthe et Bibian Nabbosa du Film Fest Gent pour cet entretien