Généralement associé à la descente aux enfers publique et critique de Ridley Scott, Cartel mérite pourtant d’être réévalué à sa juste valeur. Un revisionnage permet de revoir le film de 2013 avec des yeux neufs et de le reconsidérer à une valeur plus juste. Car si les défauts principaux de ce film peuvent être sa forme surannée et sa froideur rebutante, son fonctionnement à base de longs dialogues et d’absence d’effets clinquants très à la mode dans les productions cinématographiques actuelles ne sont pas sans charmes. Le rythme n’est pourtant pas vraiment plat, plutôt langoureux, et le destin tragique de cet avocat qui emporte tout le monde dans sa tombe interpelle par la froide détermination de la vipère qui tire les ficelles. Les acteurs font preuve d’un charisme au diapason de leurs déchéances respectives ou de leur victoire. Car l’arrière fond nimbé de trafic de rogue et de violence aveugle cache surtout des envies de rédemption loin des contraintes habituelles d’une société capitaliste carnivore, même pour les gens sans histoire. Petit tour d’horizon.

Une intrigue simple, voire simpliste?

Michael Fassbender est au centre de l’intrigue en interprétant un avocat lié aux trafiquants mexicains mais à la lisière de toute inégalité. Voyant transiter des sommes folles, il souhaite un jour toucher une part du gâteau pour se refaire. Sans mesurer les risques encourus ni avoir conscience des dangers auxquels il s’expose. Le jour où il décide de ne plus rester en marge mais de devenir partie prenante du trafic, son sort est scellé. A ses côté, les bourrus Javier Bardem et Brad Pitt ont beau l’avertir que la roue peut tourner plus vite qu’il ne le pense, il monte dans l’auto tamponneuse aux côtés des trafiquants chevronnés, pour le pire et sans le meilleur. Car son statut de débutant l’expose aux manoeuvres de personnages sans scrupules.

Un film brutal entre cas de conscience et parpaing de la réalité

Cartel enchaine les face-à-face avec de longs échanges, le rendant automatiquement suranné. Plans et contre plans s’enchainent, abusant des patiences de spectateurs attendant de l’action non stop. Or c’est tout l’enjeu du film. Comment un avocat doué et au coeur d’un monde de strass et de paillettes franchit la ligne rouge. Il pense à tort que n’importe quelle erreur serait pardonnée en cas de bisbille mais il n’est plus un Counselor aux mains propres. Il avait beau côtoyer la pire pègre du monde, il ne prenait pas de décisions et n’investissait pas l’argent d’autrui. Une sorte de gangster aux mains propres qui ne nuit à personne en ne mettant jamais en péril le magot des trafiquants. Il conseille, il ne nuit pas ni ne cherche à nuire. Mais le jour où il prend part au trafic, il devient un mouton bien tendre au milieu des loups qui hantent la bergerie. L’amitié ne compte plus, les bonnes histoires et les bons conseils sont effacés, il devient un concurrent, un compétiteur. A éliminer. Le film monte petit à petit en tension. D’abord les avertissements, puis le couperet tombe. Inéluctablement, emportant tous ceux qui sont liés à sa tentative  d’enrichissement de près ou de loin.

Un défaut principal: l’absence de sentiments

Dans l’imaginaire collectif, Ridley Scott est associé à Alien et à Blade Runner. Il a pourtant réalisé les Duellistes. Il n’est pas qu’un cinéaste d’action, il aime à brosser les tableaux. Et Cartel offre un tableau peu reluisant d’un monde de lions qui s’entre dévorent les uns les autres. Oliver Stone avait fait de même en 2012 avec Savages en thriller tendu et violent. Et le même environnement. Tortures, morts violentes, exécutions, le quotidien des marchands de drogues n’est pas de tout repos. Cette alternative au capitalisme bon teint n’est pas sans risques. Et pourtant, la différence est ténue entre légalité et illégalité. Ce que ne comprend pas notre malheureux héros. Nageant dans la mare du crime depuis trop longtemps, il ne saisit pas la subtilité. Ce que Ridley Scott illustre parfaitement. La perversité côtoie l’angélisme plans après plans, l’espérance d’une vie meilleure est niée par la dureté de la réalité. De l’autre côté de la frontière entre le bien et le mal se trouve la richesse, la satisfaction de tous les plaisirs mais aussi le danger de mort. Dans un certain sens, le pire et le meilleur. L’excitation et la désolation. Après, tout est question de rythme. Ridley Scott prend son temps, ce qui doit poser le plus gros des problèmes du film pour beaucoup. A tort selon moi. L’esthétique très froide du film fait passer le Mexique pour un pays scandinave. Les faciès comme les paysages sont empreints de cette lumière bleutée qui met les sentiments à distance. Avec aucun risque d’empathie pour des personnages engoncés dans leur froide détermination.

Une question de vie et de mort

Cartel aborde une question essentielle, celle du choix. Celui que chacun peut être amené à se poser, en toutes connaissances de cause mais pas sans une dose d’inconscience. L’avocat pense que son affaire se déroulera sans encombres. Mais la loi des cartels est faite de rétorsion et de sauvagerie. De multiples discussions exposent des détails scabreux sur les tortures, les exactions et les menaces. Difficile d’émettre la moindre tendresse pour des personnages qui acceptent de vivre dans un monde où leur tête est perpétuellement sur le billot. Le film est froid, chirurgical. C’est un style, qui déplait visiblement à beaucoup. Ce ne doit pourtant pas être si éloigné que ça de la réalité. La love story entre l’avocat et la belle est abordée subrepticement, les motivations de la veuve noire se passent d’explication, les règles du jeu sont connues de tous les protagonistes. Ce n’est pas une question de sentiments mais de motivation.Et en ce sens ce Cartel est fort réussi dans sa démonstration mathématiques des enjeux d’une vie en dehors des clous de la loi. Et comme les rares scènes d’action sont tranchantes comme des lames de rasoir acérées et pour tout dire glaçantes, elles illustrent parfaitement les risques du métier.

Cartel mérite une réévaluation. Par son exigence et la réussite de son réalisateur. Je n’en démord pas. Les critiques devraient revoir le film pour en avoir une vision différente!