Proposition aussi audacieuse qu’intelligente, « Truly Naked » parvient à maintenir le fragile équilibre entre son ton et ses interrogations thématiques, entre première romance et vision du milieu pornographique, avec un grand talent. Notre échange avec sa réalisatrice et scénariste, Muriel d’Ansembourg, nous a conforté à ce sujet tant, comme beaucoup de très bonnes interviews, l’entretien par Zoom est vite sorti des carcans de pareils articles pour s’inscrire dans du dialogue vif.
Cet entretien est à lire de préférence après avoir vu le film.
Permettez-moi de commencer cet appel en vous disant que j’ai beaucoup aimé « Truly Naked » ! Mon amoureuse, qui a vu le film avec moi, a également beaucoup apprécié alors qu’elle ne savait pas à quoi s’attendre.
Merci à vous ! C’est intéressant que vous l’ayez vu au cinéma avec elle, avec d’autres personnes, car c’est le genre de film dont le visionnage de groupe doit constituer une expérience différente. En général, aller voir un film au cinéma est bien évidemment différent de le voir chez soi sur sa télévision mais avec un sujet si intime et des scènes explicites, cela doit être un sentiment très différent.
Oui, on sent un côté très communauté dans l’espace de la salle, notamment avec la scène de la pieuvre, où on sent que des gens répondaient physiquement à ce qu’ils voyaient.
La première a eu lieu à Berlin et c’était intéressant car c’était la première fois que je le voyais avec un « vrai » public. Jusque-là, j’essayais constamment de faire au mieux avec mon monteur. D’un coup, il y a un bon nombre de personnes qui découvrent totalement le film et pouvoir sentir ce qu’elles ressentent, tout comme le fait qu’elles aient quand même ri, m’a provoqué un tel sentiment de réconfort mais également de surprise. Je savais que j’avais écrit des choses avec l’intention qu’elles soient drôles mais entendre directement des gens rire apporte un sentiment des plus positif. C’était vraiment spécial. Il y a évidemment la scène de la pieuvre qui est difficile pour certaines personnes car, même sans la regarder, on entend quand même ce qu’il s’y passe.
C’est justement une partie que je souhaitais aborder avec vous : la façon dont vous utilisez l’animal et son imagerie, qui a des résonnances dans une certaine iconographie pornographique, est montrée d’une manière qui ne peut pas nous laisser indifférent.
Effectivement. Vous souvenez-vous de la première chose dont vous avez parlé avec votre amoureuse en sortant de la salle ?
Nous avons parlé du dernier plan, que je trouve passionnant. Il y a dans votre film une tension constante dans le traitement du cadre, sa façon de le contrôler et ce que cela représente émotionnellement. Avoir donc ce jeune couple qui coupe la caméra… C’est pertinent et subtil.
Cela me fait plaisir car ça fait partie de ces choses que vous avez dans le script et vous vous demandez quoi en faire. C’était également un gros risque car vous ne savez pas si quelque chose fonctionne jusqu’à ce que vous le tourniez, le montiez et le voyiez sur grand écran. Je me demandais donc si c’était quelque chose que j’allais faire ou non, j’hésitais beaucoup. Au final, j’étais très contente de l’avoir fait parce que cela porte un symbolisme que certaines personnes tireront ou non du film, mais que le film aborde dans sa façon de regarder et être vu. Il y a plusieurs manières de se regarder, de regarder d’autres personnes. Il y a des visions connectées, déconnectées, objectifiées. Il y a aussi cette manière de se demander si on est vraiment vu pour qui on est, si on ressent vraiment ce que l’autre ressent. Je trouve ça bien évidemment intéressant car, lorsqu’on tourne un film qui parle d’intimité mais également d’une forme de pornographie mainstream, il y a beaucoup de façons de mettre en scène ces sujets. Je trouvais ça intéressant de voir ces différentes manières de filmer, de cadrer, de voir cela et de se dire qu’à la fin, quand on est ensemble et qu’on se regarde de l’extérieur, cela ne représente jamais ce qu’on ressent à l’intérieur. Donc pour moi, éteindre cette caméra à la fin était une manière pour eux de se dire qu’ils ne veulent plus avoir ce regard externe mais plutôt l’envie de vraiment être ensemble, sans nous, le public. On devient justement de plus en plus conscient dans le film de notre regard voyeuriste, d’assister à des choses très intimes. Et maintenant, nous ne faisons plus partie du trajet de ces deux jeunes personnes qui essaient d’être le plus intime possible. Et pour que cela soit le plus vrai possible, ils ne peuvent plus être à l’écran car ce qui y est représenté est toujours artificiel. Donc oui, c’était un risque de briser ce quatrième mur mais je suis heureuse que ça trouve du sens à vos yeux.
Oui et cela fonctionne aussi car on assiste à l’évolution d’Alec avec la caméra, notamment quand il essaie de récupérer la mise en scène en tentant d’installer une actrice dans une position plus confortable.
Je pense que c’est en partie parce que pour Alec, avoir cette caméra le fait sentir en sécurité, du moins à un certain niveau. La caméra lui permet de mettre une distance, pendant que ce qu’il voit avec le confronte directement à des choses personnelles étant donné qu’il s’agit de son père. Je pense donc que cette caméra est quelque chose qui lui permet de se concentrer sur le cadre et la technique de façon à éviter de se confronter trop directement à cette dynamique familiale. C’est également car il est introverti et qu’il trouve la confiance derrière la caméra. Il sait la maîtriser donc il trouve une certaine confiance en lui-même. Donc dès qu’il doit la mettre de côté pour établir un vrai contact, c’est plus dur pour lui et ça le met dans un sentiment de vulnérabilité. La caméra est une forme d’amie en ce sens.

J’avais envie de revenir aussi sur votre rapport à la nudité. Il y a cette scène où Nina essaie un t-shirt offert par Lizzie et la manière dont vous cadrez leur nudité est différente entre cette ado qui est juste dos nu et l’actrice qui est entièrement visible. Cela montre deux dynamiques de nudité intéressantes, qui leur sont propres, dans un champ contre champ.
Dans cette scène, c’est la troisième fois que Nina est filmée dans ce sens. La première fois, c’est quand elle va chez Alec la première fois, qu’il cache les sex toys et qu’elle essaie un t-shirt, en l’enfilant simplement sur un autre. Ensuite, il y a cette fois où elle doit changer de vêtement à l’école et où elle demande à Alec de se retourner pendant qu’elle se déshabille. C’est la première fois qu’on la voit comme cela. Et vu qu’elle ne porte pas de soutien-gorge, on voit que le haut est déshabillé de dos. Ensuite, c’est cette scène avec Lizzie et on est dans un même rapport. D’un côté, c’est très libérateur de se déshabiller, même de dos. C’est quelque chose de très osé et courageux mais elle se retourne quand même car elle ne veut pas se montrer comme cela de face. Ce sont deux manières différentes de filmer comment on peut se sentir confortable dans sa nudité, notamment avec une personne que l’on ne connaît pas. C’est évidemment courageux du point de vue de Nina mais pour Lizzie, porter des vêtements ou être nue relève du pareil au même. On le voit dans la façon dont elle bouge son corps. Et c’est la même chose pour la vraie actrice, Alessa Savage. Je l’ai ressenti avec elle. Elle avait le même confort de mouvement et de présence habillée ou nue, ce qui est très unique. Je ne pense pas que vous trouverez souvent des gens comme cela ou peut-être dans des camps naturistes, des endroits où l’on se sent confortable d’être nu devant les autres.
Cela amène aussi à cet échange sur la nature patriarcale de la pornographie et la façon dont on peut reprendre cette vision de soi dans ce milieu.
C’était pour moi intéressant d’avoir cette conversation entre elles. Tout d’abord, c’est la seule scène du film où il n’y a pas d’homme à l’écran, juste ces deux femmes. Dans toutes les autres scènes, on voit Alec, seul, en groupe, avec son père, … Mais c’est la première fois qu’on a juste ces deux femmes qui discutent. Ce que je trouve intéressant, c’est que l’atmosphère change alors du tout au tout, on sent une sensation différente. Et de là, nous avons ces deux femmes qui ont des visions très différentes sur la vue et l’industrie. Je dirais qu’elles ont leur propre rapport à ce qu’est le féminisme et comment il est intégré dans leurs vies. Et ce que je trouve très intéressant pour quelqu’un comme Nina, qui est très jeune, c’est qu’elle a lu beaucoup de choses sur le féminisme et les théories qui lui sont liées mais sans avoir beaucoup d’expérience de vie. Je crois que rencontrer Lizzie lui amène une autre vision car elle travaille dans un milieu qui est terrible pour elle. Elle pense qu’elle doit souffrir de son travail. Et soudain, elle a la réalité devant elle de quelqu’un qui lui donne un point de vue un peu différent de ce à quoi elle s’attendait et ça lui ouvre les yeux. Je pense qu’une des choses que Lizzie raconte est qu’elle se retrouve surprise de comment elle est sur le plateau, que c’est là qu’elle s’y sent le plus acceptée. C’est une chose qu’Alessa m’a racontée, que ce sentiment dépend de la personne avec qui elle travaille. Cela m’a aussi ouvert les yeux qu’elle me raconte que les scènes de sexe ne sont pas faciles et ont une influence sur son corps, mais qu’en travaillant avec les bonnes personnes et en ayant la parole sur ce qui est créé, on peut s’amuser et il est possible de s’entendre avec des collègues quand ils s’occupent bien d’elle. Je pensais qu’il serait intéressant que cette jeune femme trouve aussi cette ouverture d’esprit. On sait ce que c’est de souffrir en silence et sourire en public. Je crois que de nombreuses femmes ont appris à conserver les apparences pour laisser les gens se sentir confortables et que parfois, il ne faut pas dire qu’on n’accepte pas certaines choses pour ne pas créer de tension, que c’est une manière de survivre d’apprendre qu’il ne faut pas être nécessairement honnête en parlant de son ressenti. Je pense que c’est quelque chose comme ça que raconte Lizzie : on réalise que certaines choses qui nous déplaisent dans la pornographie n’ont pas été créées pour ce milieu mais qu’on les retrouve dans notre monde à travers le patriarcat.
Cela se ressent également dans la relation avec le père d’Alec qui passe d’une complicité avec Lizzie au début du film à une parole plus axée sur le « contenu » et une forme de déshumanisation des actrices.
Il était important pour moi que les performers du milieu soient humains, tout comme chaque personnage, et qu’on ne les juge pas. Je pense ainsi que plus on connaît une personne, plus on connaît son monde, comment elle pense, ce qu’elle ressent et cela devient plus dur de les juger. Je voulais vraiment créer une famille qui fasse naturelle. La façon dont ils interagissent les uns avec les autres doit être naturelle, tout comme les interactions entre le père avec Lizzie ou Alec avec elle. Il fallait qu’on sente l’énergie d’un groupe de personnes qui travaillent bien ensemble et qui ont des bons moments entre elles. Donc il était super important pour moi que cela soit le plus humain possible. Je pense que ça fonctionne car une des choses que j’entends de la part des personnes qui voient le film est qu’elles oublient à quel point c’est étrange en fait que ce père et ce fils travaillent ensemble alors que le premier est filmé par le second. C’est leur quotidien, cela l’a été depuis un moment et c’est comme ça que cette famille fonctionne, vous voyez ? Pour moi, c’était important, surtout quand on regarde du porno, car on a tendance à objectifier les acteurs et à les juger de loin alors que lorsqu’on apprend à les connaître, on n’est plus dans ce regard. Cette forme de fantaisie s’envole et on voit plus les zones moralement grises dans le secteur.

Si je ne me trompe pas, c’est un premier long-métrage ?
Oui, je suis tardive ! (rires) Cela a pris un moment et ce n’était pas un film aisé à faire au vu du sujet donc c’était un double challenge. Tourner un premier film est un défi en soi mais quand il s’agit de parler de pornographie, cela rajoute de la difficulté ! Mon film de diplôme durait 30 minutes donc je me disais que ça allait, que ça faisait un tiers de film. Il y avait aussi quelques figurants, on a tourné quelques films donc à la fin du tournage, je me suis dit que j’étais prête à tout accomplir désormais. Cela a pris évidemment beaucoup de temps à décoller et lentement, au point qu’au fur et à mesure des années, je me demandais constamment si j’allais vraiment y arriver. Donc j’ai tourné un autre court et cela m’a permis de travailler avec Alessa, et on a pu s’orienter ensemble vers le format long. Mais une fois que l’on se dirige vers quelque chose de pareille durée, c’est un tout autre jeu. Cela devient tellement plus gros.
Nous échangeons à l’occasion de la sortie du film en Belgique. Comment avez-vous vécu les retours à Berlin ainsi que la carrière actuelle du film ?
C’est excitant mais ça fait également peur au début car vous ne pouvez pas imaginer la manière dont les gens vont réagir au film. Je me souviens m’être rendue à Berlin sans aucune idée de ce à quoi m’attendre. J’étais déjà nerveuse de me rendre dans un grand festival puis de savoir que les gens vont parler du film, écrire à son sujet. Et dès que ça commence… c’est un roller coaster car vous vous sentez partir dans tous les sens. Je me souviens qu’à la première à Berlin, le public était bon, engagé, sachant qu’on était dans une catégorie parallèle. On sentait qu’ils venaient dans l’optique de voir de bons films, ce qui est différent d’une audience qui va juste dans une vision de divertissement pour passer un bon moment. La standing ovation m’a éprise et je me suis dit que tout se passait bien jusqu’à la projection presse. L’ambiance y est totalement différente car on a tous ces journalistes installés tranquillement, prêts à chroniquer le film. On n’a pas la même réponse qu’un public de spectateurs donc j’ai discuté avec des personnes qui étaient à cette séance. Et apparemment, il y a eu la même réponse de leur part à certaines scènes que pour un public traditionnel, ce qui faisait plaisir à entendre car, même dans leur esprit analytique, ils se laissaient prendre émotionnellement par l’œuvre. Après ça, il y a le réveil avec la publication des premières critiques. Je n’avais déjà dormi que 4 heures, sachant que j’étais très prise par les rencontres avec la presse et diverses réunions donc j’étais très fatiguée mais j’ai à peine dormi. C’est au réveil que je me suis rappelé de la sortie des critiques avec l’appréhension d’ouvrir mon ordinateur pour les lire. Je me suis dit « Muriel, tu pourrais être une de ces personnes qui ne lisent pas les critiques » mais j’ai cliqué malgré tout car je ne pouvais pas y résister ! (rires) La première critique que j’ai lue venait d’un média britannique, ce qui me faisait peur vu que le récit se déroule là-bas, mais c’était un avis tellement positif et réconfortant. Cela faisait du bien car je pense que, si j’étais tombée sur un avis très négatif, je me serais effondrée sur le sol en pleurant et en refusant de quitter ma chambre (rires). Les retours étaient donc globalement positifs. Après, il y aura toujours des gens choqués, notamment par la pieuvre. J’ai lu de nombreuses conversations à ce sujet, sur si j’aurais dû ou non conserver cette scène. Mais je suis une artiste et je vais faire de toutes façons des choses avec lesquelles les personnes ne seront pas d’accord ou qu’elles auraient voulu voir différemment. Je pense d’ailleurs que mon film n’est pas juste du divertissement par cette optique artistique. C’est plus dans l’optique de créer quelque chose dans lequel les gens vont pouvoir pénétrer, un monde auquel ils n’appartiennent pas forcément et pouvoir expérimenter par ce biais pendant une heure et demie avant de rentrer chez eux et se rendre compte que cela résonne avec une part de leur existence. J’aime imaginer que les gens se diront qu’ils se rapprochent de tel sentiment ou telle sensation, avec l’envie de parler de ce ressenti avec leurs proches, et c’est ce qui compte pour moi. Et puis, en allant à d’autres festivals, comme celui de Hong Kong, on se retrouve face à un public totalement différent. Déjà, la classification européenne du film est 16 ans et plus mais là-bas, il y a trois types de classifications dont une supérieure encore. C’est évidemment dans celle-ci que tombe « Truly Naked ». En étant à Hong Kong, je savais donc que le film allait avoir une diffusion plus que limitée au vu de cette classification, avec un passage sans doute sur les plateformes. Mais là, beaucoup de personnes s’étant rendues aux séances étaient particulièrement jeunes et demandaient de se faire dédicacer leurs billets, ce qui est assez bizarre pour quelqu’un qui fait des films. Même à Berlin, cela me surprenait. « Vraiment, vous voulez que je signe cette photo de moi ? Êtes-vous sûr de faire face à la bonne personne ? ». Et donc ils demandent une dédicace ou un selfie en racontant leur vécu sur le film et c’était très émouvant, déjà car le public était très équilibré d’un point de vue genré. Ensuite, ils me racontaient des choses très personnelles et à quel point c’était important pour eux de voir pareil sujet sur grand écran. De plus en plus de choses en lien avec leur sexualité prennent place sur les réseaux sociaux, des questionnements sur le féminisme aussi et cela leur paraissait essentiel de voir un film aborder ces thématiques, surtout que ce sont des points qui étaient très compliqués à aborder auparavant sur le net. Après un Q&A lors d’une projection aux Pays-Bas j’ai eu cette dame de 72 ans qui m’a demandée pourquoi on voit tant de pénis dans les films mais jamais le clitoris. Je me dis à ce moment-là que c’est la première fois qu’on me pose cette question et je peux répondre que cela impacte la place accordée aux fonds et autres aides donnés au film, mais cette dame de 72 ans avait tout à fait raison ! Les gens peuvent constamment vous surprendre. D’autres viennent en larmes car des points les touchent directement et cela m’a fait pleurer aussi donc je me sens touchée d’avoir pu accomplir ce film et de voir la trajectoire de celui-ci à travers le monde, surtout quand on se dit constamment qu’on ne va pas arriver au bout du chemin. Avoir ces émotions qui sont partagées avec vous est quelque chose de bouleversant.

Effectivement, d’ailleurs le film aurait pu être plus « graphique » mais il conserve toujours cet équilibre instable dans le ton avec sa sensibilité.
C’est intéressant et cela prouve que l’on ne peut pas plaire à tout le monde. Comme tout un chacun, j’aime être appréciée et je veux faire plaisir aux autres mais en même temps, je veux faire ce que je veux car je suis sur mon propre chemin en tant que réalisatrice. Donc il y a des gens qui me disent qu’il n’y a rien de particulièrement choquant et juste après, quelqu’un me demande pourquoi j’ai fait un film aussi graphique alors qu’il voulait juste voir un film qu’il aurait pu voir avec son père ! (rires) Sauf qu’avec l’ouverture du film et la scène de la pieuvre, il ne peut pas imaginer se rendre au cinéma avec lui. Certaines personnes me disent que mon film est pro pornographie, d’autres que je suis contre le milieu mais je crois qu’on doit arrêter avec cette scission, du noir ou du blanc, car cela ne fonctionne jamais. Je pense qu’une des choses les plus spéciales avec ce film, mais également une des plus importantes, est qu’on voit cette relation amoureuse se développer à un moment où l’on grandit, où on apprend au fur et à mesure en cherchant comment comprendre ces émotions. Mais cette première relation se pose sur une base à partir de laquelle on ne peut pas s’attendre qu’une douce histoire puisse se développer, un peu comme une fleur qui pousse entre deux briques. Pour moi, c’est quelque chose d’unique avec ce film et c’est pour ça que je dis aux gens qu’il faut passer par les scènes pornographiques pour pouvoir atteindre l’autre côté de l’histoire et que cela donne un autre sens à ces séquences. Certaines personnes sont choquées mais j’ai envie de leur proposer de faire les mêmes recherches que j’ai pu faire pour voir des choses qui sont pour moi bien plus éprouvantes que ce à quoi on assiste ici. Je ne vais même pas parler de ce qu’il se passe avec les dossiers Epstein et d’autres choses qui se déroulent en ce moment dans le monde mais il y a bien pire.
Cela me rappelle qu’il y a quelques années, alors que je travaillais sur un festival de courts-métrages, on avait passé « Le plombier » (réalisé par Méryl Fortunat-Rossi et Xavier Seron), l’histoire d’un doubleur de films d’animation qui se retrouvait à doubler un film pornographique. Il n’y avait rien de choquant ou de montré visuellement et nous l’avions diffusé à un public de 17, 18 ans, ce qui a choqué non pas les élèves mais une professeure qui nous a dit que « les adolescents n’ont aucune idée de ce qu’est la pornographie » …
C’est en effet intéressant car je pense que beaucoup de parents sont naïfs. C’est drôle car on oublie constamment que, lorsque nous étions plus jeunes, il y a des choses que l’on cachait à nos parents et c’est comme si on l’oubliait quand on le devient à notre tour. Je pense que c’est aussi compliqué car on cherche à protéger mais en même temps, il ne faut pas être naïf et ne pas adresser des sujets que les adolescents connaissent déjà. Ils ont déjà vu tout cela. Après, c’est un sujet compliqué de se dire ce que l’on peut montrer ou non. Je pense qu’en abordant pareil sujet sur un jeune homme qui filme les œuvres pornographiques de son père, on ne pouvait pas ne rien montrer ou tout adoucir. Sinon je fais exactement ce que je veux éviter. Il y a tellement de honte que certains ressentent quand on parle de sexualité ou de pornographie, même un inconfort qui fait que l’on ferme toute discussion alors que tout cela est sur Internet. Il vaut mieux justement parler de ces différentes sexualités numériques parce qu’il y a une grande variété de pornographies en ligne, comme celle plus éthique, faite d’une manière différente en abordant beaucoup le contact et l’intimité. Mais quand on cherche du contenu gratuit, on tombe plus sur le mainstream ou de la pornographie hardcore, ce qui n’est pas le meilleur choix quand on veut parler de sexualité. Je pense que c’est un sujet compliqué et je ne veux pas adoucir cela. Il me paraissait important d’être honnête. C’est vrai qu’au cinéma, il y a tellement de tabous que l’on ne retrouve pas sur Internet, ce qui le place à la traîne et un peu vieux jeux par rapport à ce que l’on peut voir en ligne. Je pense que cela pose problème. Même quand on regarde HBO ou d’autres séries TV, on se rend compte que c’est très limitant. Maintenant, je suis très contente de la restriction « 16 ans et plus », sachant que je m’attendais à une interdiction aux moins de 18 ans. Ce film montre à mes yeux deux côtés et c’est pour cela que cela me paraît important car on ne montre pas que la pornographie mais également des vraies connexions ainsi qu’un amour sincère. Je pense que c’est une raison qui devrait pousser le public à voir le film.
Enfin, par quel point souhaiteriez-vous clôturer cette interview ?
Quand j’ai décidé de me lancer dans ce film, je suis allée totalement dans mon idée de départ. Pendant ce temps, alors que j’écrivais le scénario, ma mère et ma sœur m’ont dit ne pas comprendre pourquoi j’abordais pareil sujet. Un matin, ma mère lisait le scénario clôturé en prenant son café. Évidemment, la scène d’introduction est plutôt hard et donc elle me demande pourquoi je commence comme cela. Je lui dis alors de continuer à lire et qu’elle comprendra. Bien sûr, quand elle a fini la lecture, elle a vu que tout cela avait un sens. Mais en écrivant, je me demandais justement comment ma famille réagirait au propos du film et leur soutien m’a fait du bien. Un voisin de ma mère a commencé à lui parler du film en disant que c’était sur de la pornographie, elle a répliqué que c’était un film sur l’intimité. C’est drôle car vous ne pouvez pas imaginer comment les gens vont réagir et ressentir l’approche de votre film. Cela reste un sentiment spécial de montrer à ses proches le résultat fini d’une œuvre sur laquelle on a passé des années et avoir droit à ce que d’autres personnes la découvrent sur grand écran. Donc oui, le sujet que l’on aborde ne peut que provoquer quelque chose chez les gens, qui en parlent et s’approprient ses thématiques d’une manière qui peut souvent nous surprendre. L’autre chose que je voulais aborder, c’est qu’il y a plein de moments quand on tourne un film où l’on ne sait pas si le résultat aboutira à quelque chose et quand cela arrive, on a l’impression qu’on assiste à un miracle. Donc j’ai l’impression qu’être arrivée au bout de « Truly Naked » est un miracle en soi.
Merci à Valérie Depreeuw de Paradiso pour cet entretien.
