Voici enfin la seconde partie de notre entretien avec Gary Trousdale, l’occasion de démarrer avec une chanson iconique du « Bossu de Notre-Dame » …
« Infernal » est une chanson iconique. Pourriez-vous nous expliquer comment vous avez abordé visuellement cette séquence ?
Tout a commencé avec la chanson d’Alan et Stephen. Nous l’avons entendue et on s’est dit : « Waouh, ça va être quelque chose !» On savait que le moment exigeait que Frollo soit obsédé par Esmeralda. C’est ce qui le définit profondément : son conflit intérieur, c’est qu’il l’aime et la déteste en même temps, tout comme il s’aime et se déteste lui-même. C’était l’essence même de la chanson. Et Alan et Stephen ont assuré. Ils ont composé cette chanson et on s’est dit : « Ouf, d’accord !» On l’a ensuite confiée à Paul et Gaëtan Brizzi qui étaient venus de Paris. Et ils se sont littéralement enfermés dans leur bureau. Personne ne les a vus pendant deux semaines. Et puis on a eu le signal. Ils voulaient présenter le storyboard. Et tout ce qu’on avait, c’était un petit lecteur de cassettes avec une cassette qu’on insérait et qu’on lançait. C’était toute notre expertise audio à l’époque. Mais tous ces storyboards sont sortis de leur bureau. C’était comme voir des voitures de clowns avec une toute petite voiture d’où sortent une cinquantaine de clowns. Tous ces storyboards ont commencé à glisser et à tapisser la salle de conférence. Ils ont alors lancé la chanson avant de commencer à tout passer en revue. À la fin, je crois qu’on était tous bouche bée, sans rien à dire. On se disait : « Si on arrive à faire valider ça, c’est que les dirigeants sont satisfaits. » Mais on n’avait vraiment aucun commentaire, aucune remarque, rien du tout. La première chose qu’on s’est dite, c’est qu’on n’allait jamais s’en tirer comme ça. Ensuite, Michael Eisner et Roy Disney ont vu ces storyboards et ont adoré. L’édulcorer, l’adoucir aurait été un mauvais service rendu au film. Alors ils ont donné leur accord avec une seule réserve de Roy Disney : dans la scène où Esmeralda danse dans les flammes, elle était nue. Roy a demandé qu’elle soit habillée. Du coup, comme je travaillais aux effets spéciaux, je me suis assis avec Chris Jenkins et on a passé en revue chaque dessin, pour être sûrs que rien, absolument rien, n’avait échappé à l’attention. Les gens adorent accuser Disney d’essayer de glisser des choses obscènes en douce. On a donc examiné chaque dessin. Et c’est tout. Puis, au moment de la classification, une fois le film terminé, ils ont dit qu’ils n’aimaient pas trop le mot « péché » quand Frollo dit : « L’Enfer noircit ma chair du péché » On a répondu qu’on ne pouvait plus réécrire la chanson, vu que la date limite approchait. Tout était prêt, en couleur, mixé, tout. Alors on a fait un remix. Quand Frollo dit «L’Enfer noircit ma chair du péché » , on a baissé sa voix. Et il y a un effet sonore avec des juges en robe rouge qui arrivent en trombe. On a juste remonté le volume. On a un peu masqué le mot dans l’effet sonore. Et ça a l’air d’avoir fonctionné. Mais Tab Murphy, le scénariste, a dit que « Le Bossu de Notre-Dame » est le film classé G le plus violent que vous verrez jamais. Et il a raison.
Pourriez-vous revenir sur « L’Atlantide, l’Empire Perdu » ? Kirk nous l’avait décrit comme un film Adventureland…
C’est ça. Et c’est pour ça que je ne me souviens plus si c’était l’idée de Kirk ou de Don de le vendre à nos dirigeants. Parce que quand on parlait de faire « L’Atlantide », nous ne voulions pas de chansons et de cette formule de comédie musicale de Broadway. Nous voulions faire quelque chose de plus proche des films en prises de vues réelles que Walt Disney a réalisés au début des années 60, comme « Vingt mille lieues sous les mers » et « L’Île au bout du monde », des films d’aventure palpitants. On s’est demandé comment on allait vendre ça. Et comme je l’ai dit, Kirk ou Don a parlé de cette entrée dans le parc. Je ne sais plus si c’est pareil à Paris car cela fait des années que je n’y suis plus allé mais à Disneyland, il y a le château de Cendrillon en plein centre, et on peut le traverser pour se retrouver à Fantasyland. C’est là que se trouvent tous les contes de fées. Mais si on prend à gauche, on arrive à Adventureland, et c’est là qu’on veut aller. On voulait faire un film sur Adventureland. Et les producteurs ont dit : « OK, ouais, ça sonne bien. » Ils ont acheté le projet et on a pu aller de l’avant.
Comment voyez-vous son accueil aujourd’hui ? Parce qu’à l’époque, c’était un énorme échec au box-office mais il regagne en popularité ces dernières années.
Comme pour « Le Bossu de Notre-Dame », les adultes de l’époque étaient préoccupés par le fait que Demi Moore soit strip-teaseuse et danseuse exotique. Concernant l’art visuel, même si nous ne l’avons pas fait explicitement, il y avait un positionnement anti-Église, qui était faux. Bref, les adultes de l’époque étaient bien plus critiques que les enfants qui appréciaient le film. C’est la même chose qui s’est produite avec « L’Atlantide » : les adultes étaient déçus de l’absence de chansons et d’animaux qui parlaient. Il n’y avait aucune trace de la magie de Broadway ni des autres spectacles Disney traditionnels auxquels ils étaient habitués et qu’ils attendaient. À la place, il y avait des personnages armés, une histoire où beaucoup de gens mouraient. Du coup, ça ne leur a pas plu. Ils étaient mécontents. Mais les enfants trouvaient ça génial. Ils adoraient ça. Mais personne n’écoutait les petits. On préférait écouter leurs parents, qui étaient très contrariés. Ces enfants ont tous grandi maintenant et ils se souviennent de l’avoir aimé. Et c’est de là que vient ce regain de popularité, pour lequel nous sommes profondément reconnaissants. Franchement, nous ne pourrions pas être plus heureux que le film ait enfin trouvé son public 25 ans plus tard. Oui, nous sommes vraiment ravis que cela se soit produit et que ça ait finalement fonctionné.

C’était peut-être une période après l’âge d’or où Disney était plus expérimental, si je peux me permettre… Comment voyez-vous cette époque ?
À l’époque, on ne cherchait pas vraiment à expérimenter, enfin, un peu. On se disait plutôt : « Tiens, voilà quelque chose ». Par exemple, pour « L’Atlantide », il ne s’agissait pas d’expérimenter quelque chose de nouveau. On se disait juste que Disney exploitait la formule du théâtre musical depuis un moment déjà, et qu’on commençait à s’en lasser, parce que c’était toujours la même chose. Le public lui-même commençait à se rendre compte de cette formule, même si l’histoire changeait. Donc, il ne s’agissait pas tant d’expérimenter un nouveau style d’animation, mais plutôt d’essayer de changer un peu les choses, essayer d’élargir nos horizons, d’enrichir notre catalogue, de créer quelque chose d’un peu différent.
« Atlantide » a été tourné en anamorphique, avec une esthétique particulière. Quel est votre avis sur cette approche ?
Franchement, à l’époque, je n’avais pas d’avis tranché là-dessus. Mais je sais qu’on a insisté sur le fait que c’était un film épique, une grosse production. Il fallait le traiter comme un grand écran, un film pour adultes. Les problèmes techniques qu’on nous a présentés à l’époque, c’était qu’il nous faudrait du papier de cette taille, ce qui coûterait une fortune et poserait problème. Je crois que c’est Don qui a dit : « Oh, il suffit de tracer une ligne en haut et en bas, et de dessiner à l’intérieur, en utilisant la même feuille. Juste, vous savez, un cadre différent. » Et les gens ont dit : « Ah oui, on pourrait faire ça. » Donc, oui, une solution simple à un problème qui n’existait pas vraiment. Et oui, je trouve que ça rend bien. Avec le recul, je trouve que c’est beaucoup mieux comme ça, même si je n’ai pas vraiment insisté à l’époque. J’étais d’accord, tout simplement, parce que tout le monde l’était.
Kirk m’a dit que son plan préféré dans « Le Bossu de Notre-Dame » était celui où Quasimodo tient Esmeralda dans ses bras et crie « Sanctuaire !» durant le climax. Et vous, quel est le plan dont vous êtes le plus fier dans votre carrière ?
C’est celui-là également, le moment où il se balance au-dessus du bûcher et escalade le bâtiment, l’angle change et le suit dans son ascension… Je sais que James adore cette scène également. Quand Quasimodo grimpe et regarde en bas, sous son bras, vers la foule… James appelle ça son « plan King Kong ». Le mouvement de caméra, l’émotion à ce moment-là, la musique… tout est parfait. Tout se combine dans ce plan. Et je sais que Kirk l’a dit, et je dois le dire aussi : tout le film n’était qu’un prétexte pour réaliser cette scène. C’est la raison pour laquelle on a fait le film : cette scène, parce qu’elle est géniale. Pareil pour « La Belle et la Bête » avec la scène du bal. C’est ma scène préférée du film, parce que tout s’harmonise : la technologie, la musique, les personnages, l’émotion, l’histoire. Tout est parfait. Ce plan, quand la caméra balaie la scène et qu’il soulève Esmeralda, et qu’on voit toute la foule, entièrement numérique, a été un vrai défi. Mais tout s’est mis en place : la fumée, le feu et la lumière.

J’ai vu que vous avez rejoint Dreamworks après Disney. Pourriez-vous décrire la différence d’approche entre votre travail chez Disney et chez Dreamworks ?
C’est drôle, quand j’ai quitté Disney, je cherchais un autre studio et j’ai contacté Lucasfilm. Ils lançaient un département d’animation et j’ai discuté avec eux. George Lucas était au Maroc à ce moment-là, pour le tournage d’un des films de la prélogie « Star Wars ». Ils m’ont dit : « On ne peut pas vous embaucher sans que George vous ait rencontré. » Mais bon, vous savez, ils aiment mon travail, ils m’apprécient et je les apprécie aussi. Donc, ça s’annonçait plutôt bien. Mais à peine douze heures après mon départ de Disney, Jeffrey Katzenberg, chez Dreamworks, l’a appris et m’appelait toutes les deux heures : « Salut, mon pote, comment ça va ? Qu’est-ce que tu comptes faire ?» Et quand Lucasfilm m’a dit que George ne serait pas de retour avant deux ou trois mois, je me suis dit que je ne pouvais pas faire patienter Jeffrey aussi longtemps. Voilà comment je me suis retrouvé chez Dreamworks. Ce n’était pas mon premier choix. Je me disais : « Waouh, travailler pour Lucasfilm, ça doit être génial !» Mais Jeffrey m’a convaincu.
Quels sont vos projets du moment ?
Je travaille actuellement avec Zag Toon à Paris sur un projet dont je ne peux malheureusement pas révéler la nature. Je collabore avec eux depuis février en tant que responsable du scénario, mais je ne réalise pas d’épisodes. J’étais sur place en février, puis ils sont venus ici en mars. Ensuite, Trump a déclenché une guerre contre l’Iran, les prix du pétrole ont explosé et les voyages sont devenus plus compliqués. Du coup, je continue à travailler avec eux à distance, et j’espère pouvoir revenir bientôt. Mon retour était prévu il y a quelques semaines, mais un problème familial concernant un des dirigeants a entraîné un report. Je continue donc à travailler avec eux. Je suis en discussion avec un représentant de Gonzo Studio à Tokyo pour un projet d’anime et je travaille également avec Tracey Dispensa sur des projets avec Cloud 10 au Texas. On a donc tourné le premier épisode. La série s’appelle « The Greatest Gift », mais on se dit qu’il faudrait changer de titre parce que personne ne semble le comprendre, même nous. Ça vient du long-métrage original dont tout est tiré. Tracey a ensuite proposé l’idée à différents producteurs, et ils ont dit que ça ferait une bonne série. Du coup, on a commencé. Le pilote est terminé. On a trouvé un distributeur. On a deux ou trois autres épisodes en cours de préproduction.
Comment voyez-vous l’animation actuelle, notamment cette prolifération d’approches stylistiques ?
Comme pour tout, la technologie et les goûts du public évoluent sans cesse. On essaie de suivre le rythme. Je fais partie de la génération précédente et, en voyant ces jeunes inventer de nouvelles technologies et de nouvelles façons de raconter des histoires, j’essaie de m’adapter. Je fais ce que je sais faire, et heureusement, le public y trouve encore de la valeur. Mais avec les nouvelles technologies, les nouveaux publics et les nouvelles techniques d’animation, notamment l’IA dont tout le monde parle en ce moment, il faut parfois attendre et voir. Parfois, il faut anticiper, apprendre à maîtriser l’IA avant qu’elle ne nous contrôle. Voilà, c’est tout ce que je peux dire. Quand on travaillait sur La Belle et la Bête », les gens nous demandaient : « Vous vous rendiez compte de ce que vous aviez entre les mains ? Saviez-vous que ça allait devenir un tel phénomène ? » Nous, on n’en savait rien. On essayait juste de finir à temps. Et voilà où on en est. Je ne sais plus trop ce qui se passe. Comme dirait Don, on se concentre sur notre travail, on travaille d’arrache-pied. On espère que ça finira par payer.

Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui voudrait suivre vos traces ?
Dans l’animation en général, percer n’est jamais facile. Il m’a fallu beaucoup de temps pour intégrer le milieu. Je suis allé dans les studios avec mon portfolio, je n’avais pas encore de CV, juste mon portfolio, et j’ai essuyé de nombreux refus. Dans mon appartement, j’avais affiché ces lettres de refus sur les marches de mon escalier. J’avais presque tapissé les murs avec, jusqu’à ce que j’obtienne enfin un oui. Alors, première chose : n’abandonnez pas. Continuez d’essayer, persévérez. Faites autre chose. Par exemple, ne vivez pas dans la rue. Travaillez dans un restaurant, une épicerie, une jardinerie. Faites quelque chose pour gagner votre vie, mais continuez à progresser, à vous perfectionner dans votre domaine et n’abandonnez pas. Persévérez. Deuxièmement, continuez à vous entraîner. Aussi bon que vous vous sentiez, vous pouvez toujours faire mieux. On avait un animateur qui était bon. Il travaillait déjà chez Disney quand je suis arrivé. Il était bon, mais pas exceptionnel. On disait de lui qu’il était un bon animateur de second rang. Alors, on lui confiait les scènes les moins intéressantes, vous savez, au lieu des scènes d’action, d’émotion ou autres, il se retrouvait avec une main qui ouvre une poignée de porte, un plan en plongée d’un personnage qui marche dans la rue ou d’une foule ; bref, les scènes les plus difficiles et les plus ingrates. Et il ne se plaignait jamais. Il continuait, tout simplement. Et à chaque instant de répit, il dessinait. Il avait un carnet de croquis et il le remplissait à vue d’œil. Il travaillait sans relâche. Ça a pris du temps. Mais finalement, ce fut comme si quelqu’un avait appuyé sur un interrupteur. Soudain, il est passé de bon à excellent. Ce n’était pas progressif. Enfin, si, avec beaucoup de pratique. Mais tout à coup, quelque chose dans son cerveau s’est activé et il est devenu exceptionnel. J’ai vu ça plusieurs fois. Il en était l’exemple le plus flagrant. Alors, premièrement, n’abandonnez jamais. Deuxièmement, la pratique. Et troisièmement, une fois que vous avez intégré le milieu, ne cherchez pas toujours mieux. Essayez d’être satisfait de votre situation, au moins pendant un certain temps. J’ai vu des gens arriver et se retrouver en mise en page, vous savez, travailler en mise en page, mais se plaindre constamment : « Si seulement je pouvais être au storyboard, je serais heureux. » « J’aimerais tellement être au storyboard !» Et puis, finalement, ils y arrivent et se disent : « J’aimerais tellement être réalisateur. Si seulement je pouvais réaliser, je serais heureux !» Ils réalisent. « Moi, je veux vraiment être producteur » … On dit souvent que l’herbe est plus verte ailleurs. Essayez de trouver le bonheur dans ce que vous faites. Et vous le trouverez. Des opportunités se présenteront peut-être, alors gardez l’œil ouvert. Mais ne vous laissez pas abattre et ne cherchez pas constamment autre chose. Enfin, en tant que réalisateur, ne cherchez pas à tout faire. Je connais des réalisateurs qui, comme les auteurs, ont besoin de tout contrôler et de tout gérer en même temps. C’est un conseil que j’ai reçu de Chuck Jones. J’ai eu la chance de le rencontrer. Je lui ai dit : « N’essayez pas de tout faire. » Votre équipe, vos animateurs, vos concepteurs de décors, vos peintres sont probablement bien meilleurs dans leur domaine que vous dans le leur. Alors, ne cherchez pas à faire leur travail à leur place. Laissez-les faire leur travail. Premièrement, ils seront plus heureux parce que vous ne vous mêlerez pas de leurs affaires. Deuxièmement, quand ils sont contents, leur travail est meilleur. Et troisièmement, quand leur travail est meilleur, ça vous met en valeur.
Comment envisagez-vous votre héritage en tant qu’animateur et réalisateur ?
Je n’en ai aucune idée. J’ai travaillé avec des gens dans différents pays. Et avec ce studio, Cloud 10, nous avons une directrice artistique à Mexico qui n’arrête pas de me dire que les gens m’admirent et me respectent vraiment. Franchement, j’ai du mal à y croire. Alors, peut-être que dans 30 ou 50 ans, les gens se souviendront de moi et se diront : « Ouais, il savait de quoi il parlait. » Mais pour l’instant, j’essaie juste de me débrouiller. Penser à mon héritage, c’est vraiment le dernier de mes soucis.

