Une grande année cinématographique s’achève, une fois de plus. Il aura fallu attendre la toute fin de l’année 2019 pour voir en salles The Lighthouse, annoncé depuis sa projection en avant-première au Festival de Cannes comme un ovni, un film aussi intrigant que sombre et dérangé. Deuxième film du jeune Robert Eggers (36 ans), un réalisateur méticuleux et exigeant, après The Witch (2015) qui avait ennuyé les uns et fasciné les autres mais ne laissait personne indifférent.
Avec The Witch, Robert Eggers livrait un grand film classique, narrant la vie d’une famille de colons tourmentée par des forces maléfiques, à l’orée d’une foret de la Nouvelle-Angleterre au XVIIème siècle. The Witch impressionnait déjà par la maîtrise absolue du cadre et de l’image, qui n’était pas sans rappeler les grands classiques de la peinture du siècle d’or néérlandais.
The Lighthouse utilise à nouveau un cadre historique très particulier, dans un univers beaucoup plus restreint : un phare isolé sur un petit ilôt au large des côtes de la Nouvelle-Angleterre.

Un huis-clos angoissant aux multiples inspirations

The Lighthouse ne perd pas une seconde pour installer son intrigue. 1890, deux gardiens de phare (le vieux briscard Willem Dafoe et son assistant Robert Pattinson) viennent prendre leur tour de garde sur un îlot éloigné des terres, pour quatre semaines. Isolé, constamment rudoyé par son inquiétant supérieur violent et alcoolique, le jeune apprenti est en proie à d’inquiétantes visions et cauchemars venant des profondeurs tentaculaires de l’océan. The Lighthouse raconte la plongée progressive dans la folie des deux gardiens d’un phare isolé par la tempête, balayé par le vent marin, la pluie battante et les embruns.
Impossible de ne pas voir les inspirations très lovecraftiennes revendiquées par Eggers lui-même, tant par les thématiques (l’isolement et la folie) que par les images (l’océan déchaîné, le phare battu par les vagues, les visions hallucinées du personnage joué par Pattinson). On retrouve également la trace d’Edgar Allan Poe dans la manière qu’a le film de distiller progressivement l’angoisse et d’installer la paranoïa. Avant sa mort, Poe avait ébauché une nouvelle intitulée The Light-House, difficile d’y voir le simple fruit du hasard ! Enfin, les références littéraires (Moby Dick) et mythologiques sont innombrables, notamment le mythe grec de Protée, mais il est impossible d’en dire plus sans en dévoiler trop : The Lighthouse est un jeu de piste libre que le spectateur doit résoudre et interpréter à sa manière.
L’animal tient une place prépondérante et énigmatique au sein de l’oeuvre du jeune réalisateur. Après Black Phillip, le bouc servant d’enveloppe corporelle au Diable, ce sont les mouettes qui, dans The Lighthouse, sont le troisième personnage du film, créatures mystiques tourmentant le jeune apprenti du début à la fin du film.

Une réalisation soignée et d’une précision remarquable, un jeu d’acteurs intense

The Ligthouse propose une expérience sensorielle tout à fait inédite, autant visuelle que sonore. Pour mettre en scène ce film qu’il a co-écrit avec son frère Max, Robert Eggers a pris le parti de le tourner en noir et blanc, au format 35 mm, donc projeté en 4:3. Si certains seront déroutés par ce format pouvant être taxé d’effet de mode esthétisant, on ne peut qu’apprécier le désir du jeune cinéaste de revenir vers un cinéma classique et presque oublié. Le noir et blanc est sublime, profond, agrémenté d’un léger grain collant parfaitement à l’ambiance brumeuse et océanique du film. Les longues séquences rapprochées sur les visages burinés des acteurs, particulièrement celui de Willem Dafoe, tout comme les larges plans de l’îlot abandonné, noyé sous les intempéries, sont sublimes. Quant à l’ambiance sonore, elle est angoissante et pesante, le son est au premier plan autant que l’image : corne de brume d’un bateau qui s’éloigne, cris des mouettes, bruit mécanique de la machinerie sont autant de sons lancinants et tenaces qui contribuent à créer une atmosphère sensorielle intense.
Il faut aussi louer le travail incroyable de recherche et la précision du processus créatif du réalisateur, qui a passé des heures en bibliothèque et auprès de spécialistes pour retrouver le dialecte et l’accent utilisé par les marins de la Nouvelle-Angleterre.
The Lighthouse serait d’une beauté vide de substance sans l’interprétation fiévreuse et extrême de deux acteurs exceptionnels. Une fois encore, Robert Pattinson et l’orageux Willem Dafoe livrent une prestation immense, et réussissent le tour de force de porter à eux seuls le film dans son intégralité. Les deux protagonistes, sombres et tourmentés, portent chacun le fardeau d’un secret qui se révèlera au goutte-à-goutte. Ils semblent bouillonner, pouvant exploser de violence à tout instant. Mention spéciale au formidable monologue de Dafoe, qui tel un sosie déchainé du Capitaine Achab, lance une malédiction déchaînée aux accents mythologiques et maritimes au cours d’une scène d’altercation mémorable entre nos deux gardiens.

Un film démentiel livrant une vision particulière de l’enfer

The Lighthouse est un film d’une intensité rare qui ne lâche pas une seconde le spectateur. Sombre, violent, viscéral, parsemé à quelques reprises de pointes humoristiques inattendues, c’est un objet cinématographique unique, une expérience à ne pas louper. A coup sur, le film divisera au moins autant que l’a fait The Witch. Ces films sont le fruit du travail d’un réalisateur d’une incroyable minutie rendant hommage à un cinéma classique, gothique et expressionniste. Porté par un duo d’acteurs habités et livrant des prestations extraordinaires, The Lighthouse est un film à part, inoubliable. En somme, un chef d’oeuvre du cinéma et à mon sens le meilleur film de l’année 2019.
The Witch avait suffi à asseoir Robert Eggers comme un grand réalisateur de films d’horreur. The Lighthouse confirme le talent inoui d’un jeune auteur proposant un cinéma original dans un genre en plein renouvellement. Assurément, Robert Eggers est à suivre de près.