Critique : Se peut-il qu’on ait pris Steven Spielberg pour acquis ? La question mérite d’être posée au vu des critiques plutôt mitigées sur son dernier film, « Disclosure Day », ainsi que son retour public des plus partagés. Pourtant, il y a tout ce qui devait exciter les fans de blockbusters mais également ceux de ce réalisateur de légende, notamment car il revient ici au sujet des extraterrestres avec une approche contemporaine plus qu’appréciable. Voilà pourquoi, en redécouvrant le long-métrage pour sa sortie en édition physique, on se demande même si ce nouveau film ne serait pas le meilleur blockbuster américain de l’année.
En démarrant immédiatement par un combat de catch qui maltraite la caméra, le film nous installe dans un rapport brouillé à l’image, faisant sentir une difficulté d’approche à une période où le divertissement est brut et où chaque photographie et/ou vidéo se voit réinterrogée de part et d’autre. D’ailleurs, le récit ne s’embarrasse pas d’une narration classique et nous installe dans ce qui aurait pu être le troisième acte d’un film avec ce personnage qui doit amener une cargaison mystère en forme de rançon pour sa compagne. Une dynamique se dessine rapidement et elle ne diminuera jamais réellement tant son urgence est palpable, jusqu’à un monde représenté comme sur la verge de la destruction.

C’est un point qui aura valu des reproches de naïveté de la part de certains spectateurs envers Spielberg : la conviction d’une union commune face à une découverte dépassant l’humanité. Pourtant, en plus de diminuer l’importance que pareille affaire pourrait avoir dans notre actualité, cela signifie passer à côté d’une métaphore du cinéma inhérente à la narration. Le fait que le personnage de Colman Domingo recrée un décor entier en studio pour invoquer un sentiment intime accentue cette intention et rappelle à quel point le visionnage du groupe est une sensation unique en son genre. Passer la transmission d’image par le biais de la télévision s’avère alors pertinent, que ce soit par la croyance envers le pouvoir médiatique (là où YouTube et les réseaux sociaux sont inondés d’images faussées au-delà de leur potentiel avéré de transmission d’informations) ou par sa manière de parler d’une forme de cinéma qui n’existe que par le collectif.
Dans une époque où nous sommes constamment ramenés à l’individualité jusque dans nos divertissements, il y a un acte de foi qui nous a personnellement ému (sachant que le rapport à la croyance esquive la facilité religieuse pour mieux traiter la conviction personnelle de manière plus globale). La vision du collectif se meut d’ailleurs dans le rapport à l’action et à l’entraide, et ce en confrontation avec l’idée d’une individualisation permanente promue par la menace du film. Celle-ci sera d’ailleurs régulièrement contrecarrée quand leurs membres sont renvoyés à une façon de reconstruction personnelle et au trauma intime.

D’ailleurs, ce rapport à l’émotionnel lié au mémoriel s’inscrit pleinement dans le récit, notamment par sa manière de réinvoquer le toucher. Que ce soit pour calmer une crise de panique ou rappeler des souvenirs perdus, le toucher apporte son besoin de reprise sur le monde mais surtout sur sa propre vision. Le fait même que l’artefact extraterrestre fonctionne par une prise en main n’est clairement pas anodin car le film entier repose sur une certaine sensorialité, que ce soit par son premier plan tel qu’expliqué plus haut, sa dernière réplique ou encore sa façon de mouvoir son climax vers un visionnage collectif. Un plan séquence de fuite en avant permet aussi ce partage de temps avec le personnage, nous rapprochant au plus près de la menace ressentie tout en rappelant que c’est de l’humain que naît le divertissement et l’extraordinaire.
Il y aurait bien des angles par lesquels on pourrait aborder « Disclosure Day » (de quoi peut-être donner de nouvelles analyses du film dans les prochaines semaines), mais il nous paraît essentiel de célébrer pareil divertissement qui traite d’une croyance en l’humain avec l’espoir d’une communion totale. La façon de réagencer les thématiques du réalisateur (comme sa vision du couple, soit en découverte de l’autre, soit en scission) dans des contours contemporains qui prennent en compte le cynisme de notre société passionne et conserve surtout ses personnages en son sein en permanence. La réconciliation de notre monde avec l’extraordinaire, avec le rappel de l’image comme vecteur d’émotion et de rapprochement commun, voilà un idéal qui pourra paraître simpliste pour certains mais qui a le mérite de ne pas nier l’état du monde tout en proposant une vision forte, ample et émotionnellement chargée. Dommage qu’on ait pris Steven Spielberg pour acquis car ce long-métrage sera largement réévalué dans les années à venir par les spectateurs non sclérosés par une vision artistique à la « cinemasins » dénuée d’amour pour le cinéma et cela sera totalement mérité.
Résumé : Si vous découvriez que nous ne sommes pas seuls, si quelqu’un vous le montrait et vous le prouvait, seriez-vous effrayés ? La vérité appartient à sept milliards de personnes dans ce film original créé et réalisé par Steven Spielberg, à partir d’un scénario de David Koepp. Ce film met en vedette Emily Blunt, Josh O’Connor, Colin Firth, Eve Hewson et Colman Domingo.

