Chacun a sa propre conception du cinéma, de ce qu’il veut y trouver et de ce qu’il sait pouvoir apprécier. Est-ce bien nécessaire d’émettre des jugements généralistes et forfaitaires pour condamner un style de films et un style d’audience? C’est forcément un peu vain et réducteur, même si on s’appelle Francis ou Martin. Plaisir, émotion, divertissement, réflexion, il est possible d’y trouver ce que l’on cherche à force de découvertes, sans forcément perdre tous ses neurones dans la salle de cinéma. Je vais donc proposer une sélection très personnelle de films qui m’ont retourné par leur portée universelle et les tentatives louables et réussies de transformer des opus filmiques en œuvres universelles. Pas de 2001, l’odyssée de l’espace ou de Mépris, je vise plus large en citant des films connus, ou confidentiels, qui ont pour moi réussi leur pari. Subjuguer et faire réfléchir, tout en même temps.

Le choc esthétique Soy Cuba

Soy Cuba est resté pendant longtemps un film confidentiel. Il aura fallu que Martin Scorsese et Francis Ford Coppola le redécouvrent en 1993 pendant le Festival de San Francisco pour que le film de Mikhail Kalatozov atteigne enfin l’audience qu’il mérite via une distribution américaine élargie. Car le film de plus de 2h20 raconte quatre histoires cubaines dans le Cuba pré-Fidel Castro dans un noir et blanc tout bonnement époustouflant. La caméra évolue en toute liberté dans des plans séquences dont on se demande encore comment le réalisateur a pu les rendre aussi fluides sans l’utilisation de la steady cam. Tourné en espagnol, doublé en russe et sous-titré plus tard en anglais, j’ai pu le trouver en sous-titres français sur le net pour apprécier la narration et tous les destins de personnages ballotés par des forces contraires. Et le film est d’une qualité stupéfiante, une sorte de rêve éveillé de cinéma. L’image est raccord avec les intentions sociales et poétiques du réalisateur. Un immense film méconnu de l’histoire du cinéma.

Avant la Liste de Schindler, Requiem pour un massacre

Sorti en 1987, Requiem pour un massacre évoque sans prendre de pincettes l’incursion nazie pendant l’offensive de 1942 en URSS. L’équivalent de 628 villages ont été rasés et leurs populations massacrées par un envahisseur dénué de tous scrupules et menés par des SS aux intentions froides et mathématiques. Le jeune héros Fliora assiste à des évènements que personne ne pourrait supporter. Le monde avait découvert avec effroi la liste de Schindler en 1993, le réalisateur russe
Elem Klimov avait devancé Steven Spielberg avec un film beaucoup moins connu mais aux accents douloureux de réalisme. Découvrir ce film de nos jours fait froid dans le dos tant l’impression de visionner un documentaire ne quitte jamais l’esprit du spectateur. Le jeune héros ressemble à la fin du film à un vieillard à force d’avoir pleuré, ça serre les tripes. Des performances d’acteur comme celles-ci, c’est aussi admirable qu’effroyable.

L’énigme Persona

Ingmar Bergman est devenu synonyme pour beaucoup de cinéma poussiéreux et vieillot. Rien de plus faux à la vision de chacun de ses films. Et Persona n’est pas le moins percutant. Victime à l’époque d’un gros coup de moins, le réalisateur indiquait que ce film lui avait sauvé la vie, rien que ça. Il y a mis toutes ses obsessions pour un film qui touche autant à l’inconscient qu’à l’intellect. Les deux héroïnes se tournent autour, se frôlent et font penser à une valse amoureuse tandis que des images s’incrustent au fur et à mesure pour faire découvrir les vrais enjeux de l’intrigue. Bibi Andersson et Liv Ullmann se livrent à une relation trouble tandis que la seconde, comédienne, a perdu sa voix en plein milieu d’une représentation et que la première, infirmière, prend peu à peu l’ascendant sur elle, avant que la situation ne se retourne. Tant de choses à dire que ce film hypnotique qui ouvre des fenêtres pour laisser s’échapper l’esprit du spectateur. Une grande étape de l’histoire du cinéma.

Le thriller ultime, Ajami

Le monde entier connait la situation tendue qui a cours au Moyen-Orient entre les différentes populations. Le thriller Ajami part de ce contexte social et politique pour imaginer des personnages qui se croisent au cœur d’un drame dont le spectateur ne connait pas les détails exacts jusqu’à la toute dernière scène du film. Plusieurs thèses sont exposées, sur fond de dealers, de police et d’intérêts opposés, mais la vérité est finalement beaucoup plus simple et encore plus tragique. Le rythme trépidant est amplifié par les prestations de comédiens qui donnent tellement d’eux mêmes que le film ressemble parfois à un documentaire tant le réalisme est puissant. Ajami, c’est une pépite cachée à découvrir absolument, digne de Scorsese ou de Nolan.

L’éblouissement Mr Nobody

Mr Nobody est un film sans queue ni tête, rempli de bonnes idées et d’idées formelles somptueuses. Ce film de 2009 réalisé par Jaco Van Dormael image les choix s’offrant à un enfant sur le quai d’une gare, toute sa vie dépend de cet instant. Le film essaye de montrer l’évolution d’un personnage à l’orée de ce choix, sur une longue période où lui-même se remémore sa vie. Encore un rôle bien transversal pour Jared Leto au cœur de ce maelström fascinant. L’impression de n’y rien comprendre n’empêche pas la fascination pour ce film à voir plusieurs fois afin d’échafauder une théorie. Un film labyrinthe où il fait bon se perdre, finalement, à quoi bon vouloir comprendre quelque chose?