Ah, Joker… C’est peu dire que ce film était attendu au tournant ! Des mois avant sa sortie, on nous promettait déjà que ce serait un chef-d’œuvre. Auréolé du Lion d’Or à la Mostra de Venise (chose incroyable pour un film sur un personnage de comics), ovationné pendant 8 minutes par le jury italien, puis encensé un peu partout… C’est donc véritablement en terrain conquis qu’il a débarqué dans nos salles de cinéma, tellement sûr de sa force que le risque de décevoir le public semblait pratiquement inexistant. Et comme prévu, l’accueil fut excellent : le public, du moins dans sa grande majorité, a adoré le film. Quant aux critiques, elles sont pratiquement toutes dithyrambiques.

Pourtant, dans ce concert de louanges, il y a eu un grain de sable, dont le crissement n’est pas passé inaperçu : ce grain de sable, c’est la fameuse émission de France Inter, Le Masque et la Plume. Présentée par Jérôme Garcin depuis 1989, l’émission, elle, existe depuis 1955 ! C’est dire si on est en présence d’une véritable institution de la radio française.

Parmi les quatre journalistes/critiques présents sur le plateau, pas un seul n’a aimé le film. Et non seulement personne n’a aimé, mais tout le monde a littéralement détesté! Rien à sauver, pas même un petit point positif de relevé pendant les 7 minutes qu’ont duré les discussions sur le film. Bref, une véritable démolition en règle. Alors que s’est-il passé ? Evidemment, l’émission n’a pas manqué de faire du bruit et de surprendre tout le monde. Si j’ai souhaité revenir dessus, c’est justement parce que les propos de l’émission ont été repris un peu partout, dans des médias grand public qui plus est : Konbini, hitek.fr, cinema.jeuxactu.com, etc. Ce genre de mini « buzz » n’arrive pas tous les jours pour une simple critique de film. De quoi avoir envie de se pencher un peu sur l’émission, et d’écouter attentivement ce que les quatre journalistes ont réellement dit. Et autant le dire tout de suite, ces critiques posent quand même un peu question…

Cet article a donc pour objet d’apporter une réponse à certains arguments de l’émission Le Masque et la Plume. Son but n’est en aucun cas de clamer que Joker est un chef d’œuvre ou un film incritiquable. On a parfaitement le droit de ne pas aimer ce film, c’est une évidence. Personnellement, je l’ai beaucoup apprécié, tout en lui reconnaissant quelques défauts. D’ailleurs, sur Culturaddict, tout le monde n’a pas adoré Joker, loin de là. Je ne reviendrai pas non plus sur certains termes subjectifs et parfois un peu gratuits employés par Le Masque et la Plume pour qualifier le film, comme « connerie », « détestable », « le film patine et n’avance pas », « n’a rien à dire », « casse-pied », « c’est n’importe quoi », etc. Tous ces commentaires n’expriment rien d’autre que des ressentis personnels, et même si c’est particulièrement sévère, cela reste leur droit le plus strict. Venir leur rétorquer « Pas du tout, vous avez tort, le film est très bien ! » n’aurait évidemment aucun intérêt.

Il s’agit plutôt de revenir sur les véritables arguments, du moins quelques-uns d’entre eux. Car parmi ces arguments, uniquement à charge, certains en particulier m’ont semblé critiquables, douteux, voire révélateurs d’une éventuelle mauvaise foi de la part de leur auteur. D’autres sont carrément des contre-vérités, ce qui est encore plus embêtant. Voici donc un petit florilège de ce qui m’a interpellé en écoutant l’émission. Attention, cet article contient des spoilers.

Le scénario du film, cible privilégiée des critiques

Le scénario du film, cible privilégiée des critiques

C’est en premier lieu le scénario qui a été pointé du doigt au cours de l’émission. Ce scénario n’a en effet convaincu personne, c’est le moins que l’on puisse dire. On a notamment pu entendre :

Scénario d’une effroyable bêtise, sorti de nulle part […] Normalement le Joker tombe dans une espèce de cuve de produits chimiques, qui vont le déformer et accentuer son rictus […] Là on a un clown raté qui commet bêtise sur bêtise pendant les spectacles […]

Même si cette remarque n’est pas totalement injustifiée, la réalité est quand même un peu plus complexe. Cette version du Joker tombant dans une cuve est effectivement celle que l’on peut voir dans le Batman de Tim Burton, sorti en 1989. Elle a ensuite été reprise dans l’excellente série animée des années 90 (série plus ou moins adaptée du film de Burton), et également dans Suicide Squad en 2016 (au passage, si vous voulez un film complètement raté, en voici un bel exemple).

Mais rappelons que le personnage du Joker a été créé en 1940. Et qu’en 80 années d’existence, il a été réinventé des dizaines et des dizaines de fois par des auteurs et dessinateurs divers et variés…  Or, pendant pratiquement 50 ans, la question de ses origines n’a jamais été abordée ! Le Joker a longtemps été un méchant sans passé, ce qui accentuait le mystère et rendait le personnage plus inquiétant. Ce n’est qu’en 1988, dans le très célèbre roman graphique Batman : The Killing Joke d’Alan Moore qu’une première genèse du Joker a été proposée. Et dans The Killing Joke, le Joker se trouve être… un humoriste raté, qui tente de subvenir aux besoins de sa femme enceinte. Pour tenter de s’en sortir, il accepte de commettre un cambriolage qui va déraper, enclenchant petit à petit sa spirale criminelle.

Le scénario du Joker de Todd Philips ne sort donc pas « de nulle part » : bien au contraire, il est largement inspiré de l’un des comics Batman les plus célèbres, LA référence sur le personnage du Joker. Et quand bien même cette histoire de clown raté sortirait de nulle part aujourd’hui, il n’y aurait absolument aucun mal à cela : la version « chute dans une cuve » proposée par Tim Burton sortait elle-même de nulle part en 1989. D’ailleurs, bien d’autres origines du personnage ont été proposées depuis : celle de la série Gotham notamment, qui est encore différente. C’est le propre des comics (et de leurs adaptations) de réinventer, réécrire sans cesse leurs histoires et leurs personnages, pour les adapter à l’époque et ainsi les rendre intemporels et universels. Quitte, bien souvent, à créer des contradictions entres ces différentes histoires. Rester bloqué sur un seul arc narratif est donc une vraie erreur, surtout si c’est utilisé comme argument pour démolir une œuvre.

C’est le nihilisme pour les imbéciles […] On en fait une sorte de Christ du nihilisme à deux balles !

Là, il est important de ne pas se méprendre sur les intentions du film. Ce n’est pas le réalisateur qui érige le Joker en Christ du nihilisme : ce sont les badauds dans le film, autrement dit des personnages, ce qui est très différent. Il me paraît en effet très peu probable que l’intention de Todd Philips ait été de glorifier son personnage aux yeux des spectateurs. Il n’a pas voulu ériger ce psychopathe en une espèce de messie ou de modèle inspirant. A mon sens, c’est même tout le contraire. Le film veut plutôt illustrer de façon spectaculaire une réalité inquiétante : lorsque les temps sont troubles, un rien suffit pour que tout s’embrase et bascule dans le chaos. Parce que les gens qui souffrent et qui ne croient plus en rien se cherchent toujours une figure de proue, un personnage charismatique, qui sort un peu du lot. Souvent, cela tombera sur celui qui aura osé faire le premier pas en commettant un acte de rébellion symbolique. Même si cet acte est parfaitement horrible.

La scène finale de Joker nous montre l’horreur de ce basculement, avec en point d’orgue le meurtre des parents de Bruce Wayne. Elle en profite bien sûr pour faire écho à notre époque actuelle (avec des sabots un peu gros, peut-être) et pour mettre en garde : si rien ne change, il risque un jour de se passer quelque chose d’affreux. Personne ne le souhaite, mais malheureusement, lorsque la coupe sera pleine, elle débordera. Mais quoi qu’il en soit, le spectateur n’est en aucun cas invité à embrasser la cause du Joker. Qui, même s’il a en effet des circonstances atténuantes, n’est rien d’autre qu’un déséquilibré qui a pété les plombs.

En cela, le film est d’ailleurs à rapprocher de Fight Club. Les détracteurs du film de David Fincher affirment souvent que pour un soi-disant grand film révolutionnaire, Fight Club ne casse pas des briques au niveau du message, et que le personnage de Tyler Durden a un discours caricatural et une philosophie grossière. Ce n’est pas tout à fait faux, en revanche ce n’est pas du tout un problème : le film n’a pas pour ambition de mettre Tyler Durden sur un piédestal, c’est un contresens terrible ! Au contraire, l’objectif est justement de mettre en garde sur les dangers de l’embrigadement. Evidemment que Tyler n’est rien d’autre qu’un illuminé, un gourou de secte aux préceptes dangereux. D’ailleurs on voit bien que les membres du fameux fight club sont tous des pauvres types, complètement paumés. Et un type paumé, en général, va suivre le leader charismatique sans trop réfléchir, parce qu’il veut juste que son malheur s’arrête. Et ça, c’est un vrai danger qui nous guette de plus en plus. Bref, Joker et Fight Club, même combat.

Le personnage sympathique du film, la voisine de Joker […] dit « Ah, c’est bien fait ! Il faudrait [en tuer] un million de plus comme ça ! » […] C’est glauque la façon dont il arrive à manipuler l’opinion publique pour faire un film pratiquement de facho.

Cette remarque est de loin la plus effarante qui ait été prononcée lors de l’émission. Si j’avais été assis, nul doute que j’en serais tombé de ma chaise… Bien sûr, la remarque aurait été valable si le personnage de la voisine avait réellement dit cette phrase, qui est pour le coup réellement choquante. Le seul hic, c’est que ce n’est pas le cas. En effet, ceux qui ont vu le film se souviennent qu’Arthur Fleck est persuadé d’être en couple avec sa voisine : il commence par sonner chez elle (immédiatement après avoir tué trois hommes dans le métro) et l’embrasse sauvagement ; plus tard, ils vont dîner au restaurant après le one man show d’Arthur dans un cabaret, et elle le trouve très drôle et très séduisant… Enfin, elle est à ses côtés lorsqu’Arthur veille sur sa mère à l’hôpital. Ces scènes sont touchantes et permettent d’alléger un peu le quotidien plus que sordide d’Arthur.

Mais cette idylle, cette seule embellie dans la vie du personnage principal se révèle finalement être une illusion, puisqu’on comprend dans une scène ultérieure que c’est son cerveau malade qui a imaginé tout ça. C’est d’ailleurs un twist plutôt réussi du film, sans doute le seul moment où le spectateur est berné. Par conséquent, le passage où la voisine affirme qu’il faudrait tuer encore plus de méchants riches ne s’est en fait jamais produit : Arthur a imaginé de toute pièce cette scène, qui est flatteuse pour lui puisqu’elle le fait passer pour un justicier tueur de vilains bourgeois. Seul un cerveau malade comme celui du Joker pouvait décemment imaginer un moment « romantique » comme celui-ci, et Todd Philips ne l’entend pas autrement. Cela, tout le monde l’a compris, sauf les critiques du Masque et la Plume… Si c’est un spectateur lambda qui ne comprend pas parce qu’il dormait à ce moment-là, ce n’est pas bien grave. Mais lorsque c’est un critique professionnel qui se sert d’un contresens flagrant comme principal argument pour démolir le film, c’est plus ennuyeux… Surtout que l’accusation « film de facho » est quand même assez forte, alors autant qu’elle ne soit pas en plus complètement gratuite.

Todd Philips et même Joaquin Phoenix : rien à sauver non plus

Si le fond a été très critiqué, la forme n’est pas en reste non plus. Les critiques ont mis en cause la mise en scène, le talent de Todd Philips… Mais aussi, et sans trembler des genoux une seule seconde, le talent de Joaquin Phoenix ! Jugez plutôt.

Le metteur en scène Todd Philips n’a pas beaucoup de talent, donc il a beaucoup de mal à créer une véritable ambiance […] Il n’y a aucune ambiance dans Gotham City, il n’y a rien.

Que Todd Philips ne soit pas le meilleur metteur en scène du monde, tout le monde sera sûrement d’accord. D’ailleurs, lorsque le nom du réalisateur de la trilogie Very Bad Trip a été annoncé pour réaliser un film qu’on nous a vendu assez tôt comme très sombre, très violent, et artistiquement très ambitieux, tout le monde a été naturellement sceptique.

Alors, qu’en est-il finalement ? Je voudrais d’abord dire que si la mise en scène de Joker n’est pas forcément la principale qualité du film, elle n’est pas aussi absente que ce que l’on entend parfois : en témoignent plusieurs moments de grâce, comme cette scène où le personnage, après avoir abattu ses trois agresseurs dans le métro, se réfugie dans les toilettes et se met à danser, lentement, comme une danseuse étoile. Revoyez cette scène : elle est filmée avec beaucoup de finesse et de délicatesse. Mais bon, cela reste le droit de chacun de trouver que la mise en scène globale est mauvaise ou trop classique. Admettons.

En revanche, nier toute ambiance à cette Gotham City relève à mon sens de la pure mauvaise foi. Le film possède une vraie esthétique, plutôt travaillée. D’abord, la photographie est volontairement sombre. Ensuite, tous les décors sont sales et miteux : les appartements et les cages d’escalier tombent en ruines, les rues sont remplies de poubelles… Bref, nombreux sont les détails qui viennent installer une atmosphère de décrépitude. Une atmosphère pesante, oppressante, omniprésente. On sent la saleté et la violence partout. Alors certes, il n’y a pas de décors gothiques ou rétro façon Tim Burton. C’est une ambiance contemporaine et réaliste mais elle existe, et elle est immersive. On peut évidement ne pas être convaincu par cette ambiance : la trouver trop appuyée, exagérément noire, peu subtile… On a tous les droits, même de la trouver complètement ratée. Mais ne pas la voir, ne pas la ressentir du tout ?  Soyons sérieux…

Et l’on terminera avec la prestation de Joaquin Phoenix. C’est pourtant l’aspect qui fait sans doute le plus l’unanimité en faveur du film de Todd Philips. Eh bien voici ce qu’en disent les critiques du Masque et la Plume

Il en fait… Mais des caisses ! Mais à un point ! […] Il fait tout le temps la même chose ! « HAHAHAHAHA !!! » C’est une catastrophe de caricature […]

C’est très mauvais pour trois raisons […] Deuxième raison, c’est l’acteur, parce que tout le monde dit « il a maigri de 30 kg » […] Bon bah oui, c’est très bien de maigrir de 30 kg mais c’est pas pour ça qu’on a du talent, pas forcément en tout cas.

Ça devrait pas s’appeler Joker mais Oscar, parce qu’on voit que l’acteur louche tellement vers la statuette… qu’il ne l’aura pas, j’espère !

En résumé, parmi les quatre personnes qui ont donné leur avis sur Joaquin Phoenix, trois ont détesté son jeu (et s’en sont même moqué, tant qu’à faire), et la quatrième n’a pas jugé bon d’en faire mention. Soit…

Personnellement, je suis de ceux qui pensent que Joaquin Phoenix est probablement le meilleur acteur du monde actuellement (Daniel Day-Lewis ne peut plus lui contester ce titre puisqu’il a officiellement pris sa retraite). Et Joker restera certainement comme l’un de ses rôles les plus marquants, ce qui n’est pas peu dire. Tout le monde ou presque a loué la qualité extraordinaire de sa prestation, sa virtuosité, sa précision. Alors oui, il en fait beaucoup. Evidemment, puisqu’il interprète le Joker. Mais la question n’est pas tellement de savoir s’il en fait beaucoup, mais de savoir si son jeu est juste. Fait-il mouche, est-il convaincant ? Je pense que la réponse est cent fois oui, mais cela n’engage que moi.

Concernant son rire compulsif, largement moqué (et même imité !) dans l’émission, il suffit de regarder des vidéos de personnes souffrant de cette maladie : le rire prodromique. On voit bien que Joaquin Phoenix, qui indique avoir regardé des vidéos afin de s’en inspirer, n’est quand même pas bien loin de la réalité. A tel point que récemment, une personne souffrant réellement de cette maladie a affirmé que le jeu de l’acteur l’avait littéralement bluffé, et qu’il avait eu l’impression de se voir lui-même à l’écran. Un témoignage qui a quand même une certaine valeur. Et puis l’interprétation de Phoenix, ce n’est pas qu’une perte de poids et un rire inquiétant ; c’est aussi un jeu de corps, une gestuelle extraordinaire et millimétrée, à la fois fascinante et repoussante. C’est encore toute la palette des émotions en un seul film. C’est enfin un air vraiment fou, vraiment dérangé en permanence, même quand justement il n’en fait pas des caisses. Bref, c’est un jeu d’une amplitude inouïe et d’une très grande finesse. Même s’il en fait des caisses, parfaitement.

Alors bien sûr, on a le droit de ne pas aimer sa prestation malgré tout. Par exemple, on peut être totalement réticent aux comédiens qui en font des tonnes. Il y a bien des gens qui ne supportent pas Louis de Funès parce qu’il est toujours dans l’expansion, et ce même si, en réalité, son jeu est toujours parfaitement juste. Mais ce qui étonne dans notre cas, c’est qu’il n’y en ait pas un pour trouver que Joaquin Phoenix a fait du bon boulot. Pas un seul. Ni même un boulot correct. Tout le monde, au Masque et la Plume, a détesté son jeu, et ils sont pratiquement les seuls dans ce cas. On avouera que statistiquement, c’est quand même assez fort. De là à se poser des questions sur leur bonne foi…