alchimie

Le bruit de ma cuillère qui tinte contre contre ma tasse de café accompagne le doux rythme de sa voix. Déjà 10 minutes que je lʼécoute, jʼai déjà fini mon café. Cela fait déjà 1 an que lʼon se fréquente, au début cʼétait le jeudi, maintenant, cʼest le mardi. Jʼaime lʼécouter, elle a une voix étonnamment grave pour une femme, et quʼest-ce quʼelle sʼy connaît en littérature, contrairement à moi.

A chaque fois que je lʼécoute, jʼapprends des choses. Je pense que cʼest une grosse partie de mon affection pour elle, suivie de la beauté de sa voix, puis de son nom, qui lui va si bien que lʼon aurait dit quʼil était fait pour elle : Bérénice.

« Celle qui apporte la victoire » , la tonalité de sa voix, les mots quʼelle emploie, tout me laisse penser, quʼelle transforme en or tout ce quʼelle touche. Ah, elle a fini de me raconter sa journée, je sens que cʼest le moment de refaire un café. Ces rendez-vous hebdomadaires sont une sorte dʼéchappatoire du quotidien. Jʼai lʼimpression que cʼest facile de se retrouver seul dans la vie. Quand on a peu dʼattaches comme moi, la solitude devient une sorte dʼhabitude.

Les gens passent et repartent, continuant leur vie, continuant leur routine, continuant dʼêtre attaché à leur racines. Racines que jʼai peu. Je nʼen veux à personne dʼailleurs, mais il est vrai que ma rencontre avec Bérénice aura été un peu salvatrice. Une personne qui me parle, me comprend. Jʼarrive à voir sa vie quand elle me la raconte. Cʼest suffisamment rare pour le mentionner, mais quand les gens me parlent, je ne vois rien, aucune image, cʼest plat, souvent sans intérêt. Ses histoires sont pleines de couleurs, de formes, de volutes, avec des rebondissements, une morale et un vocabulaire sans dire parfait, propre à elle. Cʼest vivant, à son image dʼailleurs.

Jʼen viens à me demander sʼil est réellement question dʼamour entre elle et moi. Au stade ou nous en sommes, il sʼagit peut être dʼhabitude, de routine, acceptée par les 2 partis, dʼun accord tacite. Elle qui accepte, de briser ma solitude pendant une heure, moi qui lʼécoute en créant toutes ces folles esquisses colorées au fur et a mesure des ses histoires.

Aujourdʼhui, elle a choisi de me parler de musique, ce quʼelle écoute, a écouté, et ce que certains morceaux ont pu signifier pour elle au cours de sa vie. Jʼai par ailleurs découvert quʼon peut tout à fait faire lʼamour sur du Marilyn Manson, terminer une relation de plusieurs mois en écoutant Agnès Obel ou encore faire la fête sur du Nirvana. Ça ne tient qu’à moi, mais je nʼai jamais pu écouter Nirvana sans penser à Kurt, annihilant mon envie de festoyer sur le champ. Preuve en est quʼil nʼy a pas de schéma préconçu. En tout cas, lʼéchange est le plus important en musique, dans tout art sûrement, mais la musique a cette chose : elle appartient à la fois à nous seuls et à tout le monde, un peu comme notre acteur préféré ou la dernière série Netflix, où tout un chacun peut et doit sʼidentifier. Ah, elle en vient aux nouvelles du monde, où dʼaprès elle, rien ne va plus, le coronavirus, lʼindividualisation des gens par les téléphones et les réseaux sociaux, et jʼai même le droit à une partie météo, quelle chance. Est-ce quʼelle veut casser mon imagination pleine de volutes ? Elle mʼa vu me perdre dans ses narrations musicales et dernières trouvailles du moment ?

Elle prend son ton grave, je le sens, quand elle parle de sujets quʼelle estime sérieux, elle descend dʼun octave. Je retombe amoureux dʼelle dans ces moment là, sans manquer, à chaque fois, elle le fait exprès, jʼen suis certain. Sentant la fin du rendez-vous arriver, comme toujours je me dis : » Jʼaimerais me rapprocher de toi, te toucher la cuisse, prendre ta main dans la mienne, en te disant que tu me plais, que jʼaimerais te serrer contre moi « . Jʼesquisse un semblant de sourire en finissant ma 3e tasse de café. Sa voix grave laisse toujours place à une voix suave, encore touchée des sujets dont elle vient de parler, mais ne voulant rien laisser paraître, mais moi je le sens, ce nʼest pas sa voix du début, cʼest une voix pleine dʼémotions mais ne voulant en laisser s’échapper aucune. Elle parle des relations amoureuses, que untel a trompé untel dans le monde de la mode, que Mr Beaugosse et Mme Barbie de telle télé-réalité ont eu un enfant. Elle a besoin de parler de sujets légers, ça ne me pose pas de problèmes, je nʼai juste rien à en dire. Ce genre de tabloïdes ne mʼintéresse même pas un minimum, mais puisque cʼest elle, et que je sens que le monde dans lequel nous vivons et les sujets sérieux la touchent… Alors je tʼen prie Bérénice, parle des Marseillais ou de quelconque sujet pouvant te faire oublier la terrible réalité quʼest le monde normal, loin des caméras, des voyages et des noms dʼoiseaux tous plus colorés et recherchés les uns des autres.

Plus je lʼécoute, plus je perds mon objectivité par rapport à elle, au monde. Cʼest son pouvoir sur moi qui mʼa permis dʼaccepter ma solitude, et je reviens chaque semaine en ayant perdu mon attachement pour elle et je repars en étant encore plus amoureux dʼelle que la dernière fois.

La musique suivant son départ couplée à mon silence installe une sorte de vide dans mon appartement.

Le chroniqueur suivant prend place.

Jʼéteins la radio.

A la semaine prochaine.