C’est dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975 que Pasolini a été assassiné dans des circonstances dramatiques jamais élucidées. Grand admirateur du personnage et de ses œuvres littéraires, poétiques et cinématographiques, j’ai eu la chance de revoir un de ses innombrables chefs d’œuvres, Mamma Roma, ce dimanche à la télévision. L’occasion d’évoquer quelques unes de ses œuvres pour vous donner envie de les découvrir. Car des films marquants, il y en a!

Un penseur total

Pour qui ne connait pas du tout Pasolini, il y a un mot qui dit tout de même quelque chose à beaucoup. Salo. Car qui a vu ce film, d’autant plus en salle au cinéma, ressent immanquablement un malaise si profond que l’envie re le revoir une seconde fois est totalement exclue. Salo ou les 120 jours de Sodome se rapproche plus du snuff movie que de l’œuvre de fiction. Pourtant, c’est bel et bien un film, avec ses acteurs et son scénario pervers à souhait que votre meilleur ennemi vous recommanderait avec un malin plaisir. Je pense personnellement qu’il faut le voir au moins une fois pour comprendre l’intransigeance de Pasolini. Car le réalisateur ne triche pas et va au bout de sa démarche intellectuelle, quitte à se renier, comme il le fit plus tôt pour sa Trilogie de la vie. Pasolini est un poil à gratter qui se moque du courant dominant. Les étudiants manifestent violemment en 1968 en Italie? Il les conspue en les traitant de petits-bourgeois alors qu’il souligne que les vrais prolétaires sont les policiers qui pourtant les matraquent mais prennent aussi des coups. On l’attaque au tribunal pour attaque aux mœurs et obscénité? Il se défend devant le tribunal et il gagne à chaque fois, il est d’ailleurs attaqué plusieurs dizaines de fois et prend le temps de se défendre avec tact et application. D’origine du Frioul, il publie dans sa langue natale et se moque qu’on le traduise ou non en italien, même si c’est toujours le cas. J’imagine Pasolini comme un penseur à jamais insatisfait, toujours sur la brèche, toujours en mouvement. Et chacun de ses films mérite d’être vu, plusieurs fois pour certains afin de mieux en comprendre tous les ressorts cachés.

Théorème, Œdipe Roi, Mamma Roma et tant d’autres…

Les films de Pasolini sont difficiles à regarder car il n’y a aucune complaisance et aucun divertissement. Chaque plan semble avoir été mûrement réfléchi et les intrigues suivent un cheminement si tortueux que le spectateur ne doit jamais lâcher le fil s’il ne veut pas être lâche en route. Cinéma intellectuel, il donne à réfléchir pour s’enrichir de propositions esthétiques et philosophiques. Voir Terence Stamp en bel éphèbe invité fascinant une famille bourgeoise jusqu’à la faire éclater dans Théorème ou Pasolini en peintre philosophe dans Le Décaméron, ce pourrait être comique si ce n’étaient pas des malles au trésor pour mieux appréhender notre finitude de simples mortels bien au cœur de la simple vanité de l’existence. Pasolini critiquait constamment et ne se gênait pas pour exhiber l’hypocrisie des sociétés contemporaines. Ne fut-il pas un des premiers à identifier les dangers du capitalisme quand il déclara que la société de consommation a transformé les jeunes ; elle les a touchés dans ce qu’ils ont d’intime, elle leur a donné d’autres sentiments, d’autres façons de penser, de vivre, d’autres modèles culturels » et ce, « grâce aux nouveaux moyens de communication et d’information (surtout la télévision) ». Le concept de fascisme de consommation est une réalité, toujours d’actualité même si lui ne l’a pas vu grandir, il l’a senti de tout son être. Une preuve de plus que Pasolini voyait la réalité bien au-delà de son époque. Ainsi, Mamma Roma a beau se dérouler au lendemain de la seconde guerre mondiale, il souligne le sentiment éternel de l’amour maternel pour un fils bêtement intransigeant et incompris. Œdipe Roi donne une revisite très classique du mythe grec en collant de manière presque insupportable à la vision que peut en avoir chacun, sans ajouts ni tricheries. Car tout a été dit par la mythologie grecque, il n’y a rien à retrancher. Le parti pris est évident et iconoclaste, comme d’habitude. La Trilogie de la vie se vautre dans la concupiscence, mais jamais gratuitement. Le cinéaste aurait pu ajouter tant de chefs d’œuvre à la liste, mais il gênait trop, il était la mauvaise conscience d’une société sortie du fascisme mullolinien pour se jeter dans les bras du confort capitaliste, il ne le supportait pas. Aurait-il aimé constater la justesse de ses prédictions? L’aurait-il supporté? Il a vécu toute sa vie en homme libre, sa mort était peut-être inévitable et nécessaire pour qu’il ne s’affadisse pas avec l’âge et devienne un mythe. De ce côté là, c’est réussi, même si peu connaissent vraiment son nom et son œuvre.

Des films à voir absolument, j’en compte 10, d’Accatone à Salo en passant par Médée. Les autres ont déjà été cités plus haut. Difficile de rentrer plus dans le détail du personnage sans en perdre quelques uns parmi vous. Je suis en tout cas disponible pour en parler, je compte sur votre curiosité naturelle pour vous jeter à l’eau et regarder ses films, ils les méritent tous!