Acteur aussi brillant que sympathique, Jérémie Renier sort dans nos salles « D’un monde à l’autre », journal de voyage et de deuil qui profite de son décor impressionnant pour trouver une lumière au sein du mal-être de la perte. Échanger avec lui est donc à la hauteur de cette personnalité talentueuse et au plus près de ses émotions.
Comment s’est passée la première rencontre avec Loury et à quel moment vous vous êtes dit qu’il fallait filmer ce voyage ?
Alors, la première rencontre s’est faite à travers Instagram, bêtement. C’était il y a plus de trois, quatre ans. Loury était aventurier depuis un moment, mais moins connu qu’aujourd’hui. Moi, je ne le connaissais pas du tout. Je suis tombé sur une interview de lui où on le voyait en train de traverser je ne sais plus quelle partie du monde. Je trouvais le gars assez impressionnant. Et je ne sais pas pourquoi, alors que je ne fais jamais ça et que je suis très rarement sur Instagram, j’ai liké son truc. Il m’a répondu tout de suite. Il m’a dit qu’il était très cinéphile, qu’il aimait beaucoup le cinéma et qu’il me connaissait en tant qu’acteur. Et puis, il m’a proposé de m’envoyer son livre. Je l’ai reçu quelques jours après. C’est un des premiers livres qu’il avait édités, avec ses différents exploits sportifs à travers le monde, son regard sur la nature et aussi une lettre où il parlait à son père. Il lui pardonnait la vie qu’il avait vécue avec lui. Et j’ai été assez, je ne sais pas, fasciné par le personnage, dérouté de voir ce guerrier traversant les steppes, et puis en même temps, quelqu’un aussi qui paraissait tout d’un coup ici très vulnérable et sensible. Et donc, je me suis permis de lui écrire. Je ne sais pas pourquoi, c’était un moment de ma vie où j’étais rongé par une douleur, par un besoin aussi peut-être de rencontrer l’autre, je ne sais pas. Je me suis permis de lui écrire et je lui ai dit ce que je traversais, que je venais de perdre mon meilleur ami, que j’étais aussi quelqu’un qui aimait la nature. J’avais fait des ascensions, comme le Kilimandjaro. Il y avait des petits points communs, une espèce de lien quelconque, sans savoir vraiment où ça allait me mener. Je lui ai juste dit que j’étais convaincu qu’on avait quelque chose à faire ensemble. Et de là, on a essayé de trouver un moment pour se voir physiquement. Ça a été compliqué car il était déjà en pleine préparation de sa mission, en entraînement, et on a trouvé un moment pour se rencontrer à Paris. Et là, on a passé deux, trois heures à se parler et j’ai trouvé le gars fascinant. C’était tellement un personnage singulier, hors norme, avec une vie complètement folle. Et puis cette mission en arctique qu’il était en train de mettre en place… Tout était épatant. Et en fait, il avait déjà quelque chose en tête. Il n’avait pas vraiment répondu à ma lettre, il ne savait pas comment réagir par rapport à ce que je lui disais, sur le deuil, sur la blessure que je vivais car il était en train de vivre un deuil d’une autre manière de son côté. Il était en train de perdre son papa d’un cancer, et je n’étais pas au courant. Du coup, on a parlé de ça aussi. Il m’a dit qu’il n’était pas venu les mains vides et qu’il avait une proposition à me faire : partir avec lui en Arctique. Je me suis dit, c’est un coup du destin, c’est une main tendue, c’est exactement ce dont j’ai besoin là, aujourd’hui, dans ma vie, pour retrouver du sens à un tas de choses. Et voilà, je me suis levé, je lui ai serré la main, je pense que lui, il n’en revenait pas, il a dû se dire « Attends, il n’a pas bien compris ». Je ne me rendais pas compte de la difficulté, de ce à quoi j’allais être confronté, mais à ce moment-là, je me suis vu partir avec lui. Je me suis vu, peut-être, avoir une sensation de vie que j’avais perdue. Le film n’est pas venu tout de suite. Au début, c’était vraiment une proposition d’homme à homme, d’humain à humain, et c’est quelques jours après que je me suis dit que j’aimerais bien poser mon regard, une caméra sur ce gars. Et donc, je lui demandé s’il y avait une équipe qui allait suivre, pour filmer et tout ? Il m’a dit, oui, normalement, mais bon, que si je voulais, je pouvais en amener une. Donc, j’ai été voir un ami producteur avec qui j’avais déjà travaillé sur mon premier film, et il m’a dit qu’il ne pensait pas être le bon producteur pour produire des films d’exploits sportifs. Ce n’est pas son ADN. « Mais par contre, en tant que producteur de cinéma et ton ami, sachant ce que tu traverses depuis un moment, si toi, tu es prêt à me raconter pourquoi tu es parti là-bas, et si tu es prêt à jouer le jeu, à être transparent, à nous dire ce que tu traverses, et ce que tu vis, et pourquoi tu pars là-bas, suivre un explorateur que tu ne connais pas, peut-être qu’il y a une histoire à raconter. » Au début, je l’avais très mal pris. Je me suis dit qu’il n’avait rien compris. C’était un moment de ma vie où je n’avais pas du tout envie d’être dans la lumière. J’avais envie de poser mon regard sur autre chose que moi, justement, un métier où, souvent, tu poses ton regard sur toi, et là, j’avais envie de détourner le regard. Donc son envie à lui de ramener le regard vers moi… Je me suis dit qu’il n’avait pas compris. Au début, je me suis prêté au jeu en me disant qu’on verrait bien, et j’ai commencé à écrire ce que je traversais, cette douleur, là où j’en étais dans ma vie, d’où je venais, et c’est sorti comme ça, hyper naturellement, comme un accomplissement. Ça faisait un moment que je travaillais l’écriture, en plus, donc c’est devenu une façon d’extérioriser ce que je traversais. Je me suis dit que ça me faisait peut-être du bien et qu’on pouvait essayer. C’est comme ça qu’est née l’idée du film mais sans savoir si ça irait jusqu’au bout. C’était beau d’avoir une idée comme ça, mais pour amener des images, on s’est rendu compte que c’était de plus en plus dur, d’avoir des techniciens qui nous accompagnent, qu’un de nous deux risquait de ne pas revenir vivant. Il y avait plein d’inconnues donc ça a été vraiment aussi un pari, de ne pas savoir si j’allais ramener quelque chose, tout simplement.

J’avais envie de demander justement comment se placer émotionnellement quand on a un sujet qui est si proche de soi, et qu’en même temps, on essaie de trouver la bonne équipe pour ne pas se mettre en scène.
Ça a été tout l’équilibre de la narration du film, parce que j’avais beaucoup plus d’heures de rush. Après, moi, je suis plutôt pudique dans la vie, j’ai peur d’être vite impudique et je savais que le jeu était dangereux. Ça pouvait être vite nombriliste et ce n’est pas du tout ce que je voulais. En plus, comme je ne venais pas du tout de là, j’étais vigilant. Au contraire, j’ai dû faire le travail inverse, accepter de me montrer de plus en plus, alors qu’avant, je retenais. J’avais l’impression qu’être physiquement dans le cadre me paraissait déjà énorme, et donc, j’ai dû accepter ça. Sur le moment même, je tournais énormément de choses sans savoir ce que j’allais garder à l’arrivée. Donc cet équilibre-là s’est fait vraiment au montage.
J’ai l’impression que c’est un équilibre qu’on trouve aussi dans l’approche : on parle quand même d’un sujet intime comme le deuil, mais qui est aussi universel, qui se reflète dans un décor qui est grandiose, et en même temps, qui referme par cet espace ouvert. Comment amener aussi cet équilibre visuellement par rapport à un décor qui est aussi grand, aussi imposant ?
C’étaient plusieurs choses : il fallait arriver à rendre cette grandeur, cette immensité, cet infini, le danger aussi, malgré la beauté, le froid. Tout ça, c’étaient des paramètres à mettre dans un film pour qu’on comprenne. Ce n’était pas évident mais il fallait qu’on ressente les choses au niveau organique, et puis qu’on plonge dans mon subconscient, dans mon psychisme, dans l’écriture, à travers le montage, la voix off. Mais moi, je vivais déjà ça au moment où je le vivais, donc, j’ai juste dû arriver à retranscrire ce que j’avais traversé au plus juste, au plus vrai.
Il y a évidemment une préparation physique qu’on voit d’ailleurs en partie dans le film, mais aussi une préparation technique. Comment conserver une forme de spontanéité, de mise en scène et en même temps avoir la possibilité d’avoir cette technique travaillée comme ce champ contre champ lors de cet échange houleux avec Loury, d’avoir ce plan drone, etc. ?
J’avais deux cadreurs, donc il fallait qu’ils chopent les images. Dès qu’ils sentaient qu’il y avait quelque chose, on avait des discussions. Parfois, ils étaient moins vigilants, donc il y a des choses que je n’ai pas en boîte. Comme n’importe quel documentaire, en fait, on essaie de choper la vérité, d’avoir des moments qui sont organiques, et on les met d’une certaine manière en place. Justement, pour ce tête-à-tête que j’avais avec Loury, ce moment-là où il fallait qu’on dise les choses face à face, j’avais demandé à l’équipe, aux deux cadreurs, de poser les deux caméras (il y en avait aussi une troisième que je n’ai pas utilisée) et de partir. Le but aussi, c’était de ne pas sentir les caméras parce qu’on vit. Et après, c’était le travail, encore une fois, de se demander où mettre la caméra pour donner ce sentiment cinématographique que tu n’as pas si tu es proche, si ça bouge dans tous les sens. C’est l’œil aussi de mon chef opérateur. Je lui faisais entièrement en confiance. Il y a plein de fois où je ne me rendais pas compte qu’il nous filmait, où c’était pris dans le vif. Donc, c’était aussi une découverte par la suite et une confiance avec Fabien Ruyssen. Et puis, il y a des moments quand même où je posais le cadre et où je faisais reculer Loury qui arrivait mais qui ne comprenait pas ce que je lui demandais parce que lui, il est en action. Donc, ça a été pareil. Et en plus, au-delà de tout ça, il fallait que je vive moi quelque chose qui dépassait le film parce que j’étais venu là pour une quête personnelle et initiatique.

Comment approcher cette intangibilité du deuil et cette impossibilité peut-être de s’y confronter directement ?
J’ai voulu parler d’universalité à travers un deuil qui m’est très personnel mais aussi donner un regard beaucoup plus large. C’est pour ça qu’il n’y a pas de visage, il n’y a pas de nom. À part à la fin où je lui dédie ce film, parce que j’avais envie que le spectateur puisse lui-même projeter son histoire, ce qu’il aurait pu traverser ou pas. J’ai voulu raconter intimement ce qui se passait en moi tout en laissant la place à l’autre.
Généralement, la voix off peut traîner une certaine distance entre le spectateur et le film. Là, il y a un rapprochement qui se fait au fur et à mesure dont tu parles directement, dans une forme de journal.
Même, je parle à quelqu’un. Je parle à cet ami disparu. J’écrivais beaucoup en étant là-bas. J’avais envie de retranscrire ce que je traversais dans cette pensée, dans cette écriture. Merci en tout cas parce que c’était la volonté de permettre ce sentiment. Comme il y a des grands moments de silence parce qu’on est isolé, parce qu’on est souvent seul, il fallait que je puisse faire passer, transmettre ce qui se passait dans ma tête et dans mon corps. Il fallait une connexion justement avec le spectateur parce que sinon, il reste très extérieur.
On sent clairement ce besoin de connexion avec les spectateurs, avec Loury, avec la nature en général, … Tu avais déjà réalisé de la fiction. Là, c’est un premier documentaire si je ne me trompe pas. Comment aborder ce rapport de mise en scène documentaire ?
Je ne me suis pas posé la question… Enfin si, il y avait une envie encore une fois de narration pliée à du cinéma par les cadres, par sa narration mais tout ce que je traverse, c’était réel donc il fallait juste que je filme au mieux. Je me suis senti très libre en étant juste moi. C’est quelque chose de rare.
On se rencontre aujourd’hui alors que le film arrive dans les salles mais il y a déjà eu plusieurs avant-premières, plusieurs rencontres avec le public. Comment tu as vécu justement ces premiers retours ?
Écoute, c’était très touchant. Les gens s’accaparent le film, au-delà d’être touchés par mon histoire. Ils ont surtout envie aussi de me partager la leur. Il y avait cette volonté aussi d’avoir un objet qui permette d’échanger, de communier. Il y a beaucoup de retours de gens qui me parlent d’eux, qui me parlent de leur douleur, de ce qu’eux ont traversé et on se rend compte qu’on n’est pas seuls à traverser plein de choses difficiles, donc ça libère la parole. Et puis c’était important surtout que ce film existe pour des gens qui ont traversé aussi ce deuil comme moi, des amis proches. Et de leur montrer ça, c’était aussi une façon de leur montrer ce qui s’était passé en moi, ou ma vision du monde, mon regard sur l’humain, sur l’amitié, sur l’aventure. C’est un journal très intime que je propose aux gens.
Ça rappelle effectivement à quel point le cinéma peut explorer des choses qui sont très intérieures mais en même temps très universelles.
Oui, c’est chouette. Après, tous les films sont différents et il y a plein de titres qui touchent de mille manières différentes, c’est chouette.

J’avais envie de revenir sur cet échange avec ce dessinateur qui parle aussi de son propre deuil, qui vous représente d’une certaine manière.
Écoute, ça a été une rencontre assez dingue. Je fais beaucoup de rencontres un peu folles et j’avais le fantasme de rencontrer un chaman quand je suis parti là-bas parce que c’est une population qui est très connectée avec ça. Et donc, j’ai rencontré un professeur à l’ULB, ici, qui travaille depuis très longtemps sur le chamanisme inuit et en lui parlant, j’ai dit que j’adorerais en rencontrer, comment on fait, où est-ce qu’ils sont, et il m’a répondu que c’est assez compliqué de les rencontrer parce que, d’une part, si un chaman te dit qu’il est chaman, il perd ses pouvoirs dans la croyance chamanique. Donc, pour en rencontrer, il faudra trouver une façon détournée de le faire. Mais souvent, ce sont les artistes, ce sont les gens qui dessinent, qui peignent, qui chantent, qui jouent de la musique. Et dans un des villages qu’on a traversés, autour des portes des petites maisons, il y avait plein de petits dessins et je me demandais qui les faisait parce que ça paraissait être le même trait. C’était cet homme-là. Je suis parti le voir sans savoir ce qui allait se passer. Dès le début, ça a été, le gars était complètement très connecté. Je lui disais que j’étais venu ici parce que j’avais perdu mon meilleur ami et que c’était pour ça que je m’étais retrouvé dans son village Et tout de suite, il m’a dit qu’il avait perdu son meilleur ami il y a un mois et que c’était l’anniversaire de la mort de son père aujourd’hui, alors que Loury est en train de perdre son père. C’étaient des coïncidences, des similitudes… Et après, j’ai eu des supers moments. Il m’a raconté des choses, comme son grand-père qui était chaman, mais que ça lui faisait peur. J’ai toujours son dessin qui trône dans mon salon, et c’était vraiment quelque chose de magique.
Pour revenir à une question un peu plus classique, comment gérer le retour ?
J’étais quand même content de rentrer, de retrouver… Je suis parti trois mois là-haut pour retrouver mes enfants, ma femme. C’était douloureux et puis je revenais avec des images et un film. Ce n’était pas pareil. Je pense que si je n’avais pas eu un objet, ça aurait été différent. Je laissais une part de douleur là-bas, mais j’en portais avec moi des images, et peut-être une histoire. Donc, j’étais plutôt heureux de rentrer, mais on a quand même mis quelques temps en se retrouvant dans une ville un peu en dehors de ce petit village qu’on a quitté. On a passé trois, quatre jours ensemble avant de repartir vers le quotidien.
Est-ce qu’il y a un point du film par lequel tu aimerais terminer cette interview, une scène, une question que tu aurais voulu qu’on te pose ?
Je dirais « Est-ce que j’ai trouvé ce que j’étais parti chercher en allant là-bas ? ». Ou alors, une autre question, qui ne soit pas sur moi. Est-ce que toi, en voyant ce film, est-ce que c’est venu soit dans le cadre animer quelque chose en toi du grand voyageur qu’on fantasme tous ou au contraire, te dire, tiens, est-ce que cette liberté de parole et de transparence peut donner envie de l’être plus, soi ?
C’est plus la deuxième partie. J’ai eu beaucoup de deuils difficiles. J’ai eu quelqu’un dont je m’occupais pendant le confinement en soins palliatifs à domicile. C’était trois mois enfermé avec quelqu’un que j’aime qui mourait au jour le jour. Et justement, ça a beaucoup révélé des choses en moi, à extérioriser tout ça et m’en rapprocher. C’est un sujet sur lequel j’ai moi-même encore du mal à parler.
On n’est pas seul. C’est ça qu’il faut se dire avec ces douleurs, avec ce film. C’est que souvent, on a l’impression d’avoir mal et d’être seul face à sa peine. Et on est nombreux à traverser des moments difficiles. Donc, il faut se soutenir, se réunir.
Merci à Rodrigue Laurent pour cet entretien.
