Récit de solitude émotionnelle au sein de Bruxelles, « Real Faces » est un titre particulier qui vient de débarquer dans les salles de cinéma belges. À l’occasion de sa sortie, nous avons pu échanger avec Leni Huyghe et Leonie Buysse, respectivement réalisatrice et actrice principale.
Leni, d’où est venue l’envie de faire ce premier film ?
Leni Huyghe : En fait, j’étais en train d’écrire un autre film qui parlait déjà d’une rupture dans un couple qui était en train d’écrire ensemble un personnage, mais c’était trop difficile à gérer à l’époque. On parle vraiment d’il y a dix ans, en fait. Et là, j’ai pris la décision de recommencer, mais vraiment d’écrire de ma position à Bruxelles, aussi un peu après une rupture, mais c’était surtout aussi avec l’envie de travailler dans le secteur audiovisuel. Et voilà, j’ai commencé à écrire. Après trois pages, j’ai passé cette lecture à Vincent Vanneste, qui était une connaissance. On n’avait pas travaillé ensemble avant. Il a lu et il a dit qu’il y avait quelque chose dedans en me proposant de collaborer ensemble. De là, on a écrit le scénario ensemble, qui est devenu, après un peu de temps, le film.
Leonie, comment êtes-vous arrivée sur le projet ?
Leonie Buysse : C’était pendant le Covid. Leni et moi, on se connaît de Gand, car c’est une petite ville et on avait des connaissances en commun. On s’est retrouvées toutes les deux à Bruxelles et à un moment donné, elle m’a juste invitée pour parler de son scénario. Je l’ai lu et après, on a eu une visio parce qu’en plein Covid, on faisait des meetings comme ça et on a parlé longtemps du scénario. Après, j’étais dedans.
Une chose sur laquelle j’ai envie de revenir, Leni, c’est votre manière de filmer Bruxelles.Je trouve qu’il y a dans votre façon de capter Bruxelles quelque chose de très vif, très bruxellois, mais pas le Bruxelles de cinéma. Comment avez-vous travaillé cela ?
L.H. : Je pense que j’ai essayé de montrer Bruxelles par des communes différentes. Je voulais vraiment faire ça certainement, car je vois surtout dans les séries, qui sont surtout néerlandophones, qu’on va retravailler un peu le centre. Moi, par exemple, j’habite à Molenbeek. Je voulais un peu avoir de Bruxelles des côtés différents. C’est aussi, par exemple, à Saint-Gilles, tu as ce truc un peu bobo où on a filmé à Grabuge, le lunch, tout ça. Bien sûr, elle va faire le street casting dans la réalité. Je recherchais un peu cette réalité, comment elle va bouger dans la ville, le personnage et traiter la ville comme je la connais déjà depuis une décennie.

Alors, Leonie, comment avez-vous approché le personnage, justement, pour capter cette facette ?
L.B. : Tout au début, j’ai essayé de contacter plein de directeurs de casting pour demander si je pouvais le suivre. Mais il n’y a personne qui m’a acceptée comme stagiaire, malheureusement. Je pense qu’ils étaient un peu confus de ma demande parce que j’étais actrice. Peut-être qu’ils pensaient que j’étais un peu opportuniste, je ne sais pas. Déjà, j’étais super concentrée sur mon regard. J’ai cherché à me mettre dans la tête d’un directeur de casting qui cherche le bon visage, d’inventer des campagnes de pub, quand j’étais dans le métro, par exemple, ou dans les transports publics, ou quand je me baladais dans la ville. Ce que j’ai fait aussi, c’est que, juste avant le tournage, je me suis un peu déconnectée de ma vie sociale. Je ne suis pas beaucoup sortie, je n’ai pas vu beaucoup d’amis. Je suis devenue un peu asociale pour vraiment aller dans ce truc, qu’elle est seule dans une nouvelle ville, qu’elle ne connaît personne, qu’elle n’a pas beaucoup d’amis et qu’elle ne fait que bosser.
Justement, c’est un point sur lequel je voulais vous interroger, Leni : votre manière de capter la solitude urbaine. Comment approcher justement cette thématique visuellement ?
L.H. : Ça, c’est difficile de répondre. Je pense que c’est beaucoup dans le jeu des comédiens, en fait, comment les interactions sociales arrivent. Tu vois surtout avec le personnage de Léonie, Julia, que parfois elle est très ouverte, quand elle est en train de chercher des gens pour son travail, parfois elle reste très à l’intérieur d’elle-même. Elle ne va pas répondre. C’est dans des petites scènes comme ça que tu vois les contradictions, comment elle réagit. Et il y a probablement une forme de tristesse, car elle est très sociable. Elle est très expressive. Mais au début, elle montre seulement ce côté, je pense, quand elle est en train de travailler, où il y a une forme d’authenticité, mais aussi un masque qu’elle porte. Je pense que là, tu peux ressentir cette solitude. Probablement, on a aussi dans des silences, où elle est juste seule, dans le métro. Ce sont des choses très quotidiennes, que tout le monde reconnaît, comme quand tu es dans le métro et tu as un moment où tu n’es pas très bien, ou tu cours dans la ville et tu regardes tout le monde autour de toi. Tu es entouré par beaucoup de monde, mais tu n’as pas des interactions avec les autres gens. La nuit aussi, bien sûr, amène de ces moments où il y a une réflexion dans votre vie, je trouve. Ça, c’est plutôt intuitif.
L.B. : Je pense aussi, le fait qu’on montre que la seule amitié qu’elle a créée dans cette ville, c’est avec le mec qui la loge. Son seul pote, c’est quelqu’un à qui elle a réservé une chambre. Ça nous montre vraiment la grande ville aussi. Aussi, il y a un focus dans les interactions. Il y a beaucoup de mots qui passent, mais en même temps, il n’y a rien d’authentique qui arrive. Et quand elle est en silence avec Elliot, on finit par voir qu’ils sont à l’aise quand le temps passe.
Leonie, comment décririez-vous Leni en tant que réalisatrice sur le plateau ?
L.B. : J’ai beaucoup aimé. C’était mon premier long-métrage aussi, donc je ne savais pas comment ça allait se passer. J’avais déjà fait des courts-métrages mais pour moi aussi, c’était une expérience totalement neuve. Quand j’arrive dans quelque chose de nouveau, je me prépare complètement dans toutes mes capacités et j’arrive avec un esprit très ouvert sur ce qui va se passer. Une des forces de Leni, c’était qu’elle avait rassemblé une équipe qui était incroyablement motivée, même dans un projet petit, avec un petit budget, … Elle a pu amener cette équipe au bout de ses capacités. On a fait vraiment des trucs de fou, dans un temps de fou, parce qu’il faisait très très froid à Bruxelles au moment du tournage. Il y avait une atmosphère très sereine. Il y avait un focus très intense, tamisé. Donc c’était super agréable de jouer dans cette atmosphère-là. Aussi sur le plateau, elle est super communicative. Donc je sentais qu’il y avait du temps pour communiquer entre nous deux, si quelqu’un n’était pas sûr. On a quand même tourné en pellicule, donc pour chaque scène, il n’y a pas beaucoup de temps. Si le prise n’est pas bonne, c’est OK une fois mais pas plus. Bon, de temps en temps, c’était un peu chaotique. Mais je pense que le fait qu’on se connaissait d’avant et qu’on a beaucoup passé de temps ensemble a aidé. Parce que moi, j’avais demandé ça aussi, de se voir avant le tournage, de vraiment faire des meetings, de se voir aussi pour aller boire un verre. Elle est venue manger chez moi, justement pour parler du personnel, pour créer cette relation de fond et que je puisse comprendre ce qu’elle voulait de Julia. On n’avait pas besoin de beaucoup de mots pendant le tournage même.

Comment vous avez vécu, Leni, cette étape du premier long ?
L.H. : Ça a été long. Je pense que j’ai beaucoup appris. J’ai appris à écrire des scénarios sur le niveau de long-métrage qui est complètement différent des courts. Il y a la vie quotidienne qui se met dans le film un peu, les conversations qui se passaient dans cette institution. Aussi, il y avait le fait d’être ensemble avec quelqu’un qui travaillait dans le secteur académique, des choses comme ça, des petits éléments qui venaient partout et que tu arrives à travailler dans l’écriture. Il y a eu bien sûr ma relation avec la productrice, Elisa. On a bossé sur le film pendant près de 8 ans. Et on a eu tant de non. Même avec le VAF, l’année avant, ma productrice me disait qu’elle ne pensait pas qu’ils voudraient le film et qu’on n’allait pas y arriver. On était en train de travailler dessus depuis si longtemps qu’on allait juste encore attendre un an. C’est quoi un an ? Et avec ce temps, beaucoup de choses ont encore changé. J’ai appris à gérer ça un peu. Ça, c’est parfois très difficile : avoir des non, se remettre dessus et avoir le courage pour continuer. C’est parfois un peu dur pour la santé mentale. Il faut relâcher et prendre un peu de recul pour revenir vers ton projet Mais le truc qui est chouette aussi, surtout avec l’écriture, c’est qu’il y a toujours des nouvelles portes qui s’ouvrent. Tu vois aussi les lieux où on va tourner des petites choses qui arrivent petit à petit. Où le film devient plus réel visuellement.
Est-ce qu’il y a un point du film que vous auriez bien voulu développer un peu plus pendant cet entretien ?
L.B. : Moi, j’aurais beaucoup aimé travailler plus sur ce qui arrive avec Julia après qu’elle a finalement décidé de quitter cette relation toxique de travail. Qu’est-ce qui se passe après ? Qu’est-ce que ça a créé dans sa tête et avec sa réaction physique ? Quand elle revient, quand elle rentre chez Elliot pour lui dire au revoir alors qu’il part en Islande… Oui, j’aurais bien aimé travailler un peu plus là-dessus. Comment est-ce qu’on pouvait montrer un peu plus ce qui se passe dans sa tête ? Bon, ça, c’est pour la suite (rires). Ça, c’est pour l’imagination des spectateurs, je pense. J’aime bien sortir du cinéma après que je l’ai vu et me poser cette question.
L.H. : Moi, ce que je trouvais dommage, c’est qu’on a dû enlever tant de scènes du scénario car on avait un petit budget. Là, je pense qu’on a perdu deux scènes qui étaient très importantes pour le film. J’ai appris surtout que tu peux être poussé dans le coin de la narration mais aussi juste le niveau de regarder des personnages quand ils ne font rien. Par exemple, il y avait des scènes où ils nettoient ensemble l’appartement. Après, elle s’excuse. Je pense qu’on avait besoin de ces scènes pour sortir un peu de ça. Et aussi, il y avait une scène où ils se brossent les dents ensemble au milieu du film que j’ai enlevée. Je n’ai pas compris du tout pourquoi j’ai fait ça. Ce sont des décisions que je regrette un peu. Un film se construit en permanence. On travaille toujours avec ce qu’il y a à la fin, dans d’autres directions.
Merci à Zouzou Vanbesien de Brightfish pour cet entretien.
