Spécialiste des films d’aventures familiaux en milieu animalier, Gilles de Maistre revient avec « L’enfant du désert ». À l’occasion de sa venue en Belgique, nous avons pu échanger sur ce nouveau long-métrage.
Est-ce qu’il y a moyen de revenir justement sur cette rencontre avec l’ouvrage de Monica Zak et l’étincelle qui a donné envie de lancer le film ?
Elle a été longue. C’était une dizaine d’années, en fait. Ma femme écrit tous nos scénarios. On crée un peu les idées, elle les développe, elle les imagine. Donc, pour ce faire, elle travaille énormément en amont sur beaucoup de choses. Elle lit beaucoup de livres, elle regarde beaucoup de documentaires, des articles, etc. très en profondeur sur la nature, sur les animaux, sur le comportement, des choses comme ça. Et donc, au gré de ses vadrouilles littéraires, elle est tombée sur le livre de Monica Zak, qui était quasiment introuvable. Elle l’a trouvé par le hasard, elle l’a lu et elle a complètement flashé sur cette histoire, évidemment. C’est extraordinaire. Donc, elle m’en a parlé en me disant que je devais le lire. À l’époque, j’étais en train de tourner « Mia et le lion blanc » en Afrique du Sud. J’étais occupé avec mes lions et je lui ai dit qu’on verrait ça plus tard avec ses autruches. Voilà, je n’ai pas du tout percuté, en fait. Ce n’était peut-être pas le moment. Et puis, elle m’en a reparlé plusieurs fois. Et pendant le Covid, en fait, on n’avait plus grand-chose d’autre à faire que de lire donc elle m’a dit de le faire. Et là, effectivement, j’ai aussi eu un coup de foudre pour l’histoire. Il ne suffisait pas d’avoir le coup de foudre. Il fallait savoir comment, possiblement, on pouvait adapter au cinéma un truc aussi complexe. Donc, ça, c’est là où c’était, donc, en 2020. Et voilà, c’est maintenant six ans après que le film sort. Donc, ça a été un long chemin.
Justement, le début du film démarre dans une librairie. On a déjà cette idée de transmission par l’histoire.
Complètement.
À quel point c’est intéressant pour vous d’avoir ce rapport de transmission ?
C’est ce qu’on fait. C’est pour ça qu’on fait beaucoup de titres avec un peu, pas un même modèle, mais en tout cas, une forme de collection, on pourrait dire, parce que nos films sont de la transmission. On a six enfants. Et donc, à travers nos films, on transmet aussi ces messages de manière un peu détournée à nos enfants, qui grandissent évidemment maintenant, mais sur la protection du monde, sur les relations avec le vivant, sur la nature, sur les animaux, sur la compréhension des choses. Ce sont aussi des histoires humaines, en miroir un peu à travers ça. Quand on fait « Le Loup et le Lion », c’est une famille recomposée. C’est de l’amour, ce n’est pas de la génétique. On arrive à passer des choses comme ça à travers des aventures, à travers des films qui font rêver, qui font voyager. Donc, c’est un peu notre ADN. Et donc, on a toujours cette idée de transmettre. Et là, évidemment, l’histoire, c’est aussi une histoire de transmission, puisque c’est un grand-père qui raconte ce conte à sa petite- fille pour l’endormir. Elle décide de l’écrire, elle a du succès puis elle s’aperçoit qu’en fait, cette histoire n’est pas un conte, mais que c’est une histoire vraie. Et donc, elle fait tout ce chemin pour découvrir cette histoire et cette transmission du grand-père qui s’est sacrifié, en fait, pour cette histoire et pour cet enfant. Je ne spoile pas trop, mais voilà. Donc, ça, c’est quelque chose qui nous constitue. Et c’est vrai que c’est aussi notre public, parce qu’on a une écoute conjointe avec eux. Nous, on essaie de faire des films où les grands-parents, les parents et les enfants peuvent aller ensemble et qu’on ne s’ennuie pas ensemble. Il n’y a pas tellement de spectacles familiaux dans la vie. En tout cas, on tente ça, prendre du plaisir. Et donc, aussi, ça, c’est important que tout d’un coup, les grands-parents aient envie d’emmener leurs petits-enfants pour voir l’enfant du désert et raconter une belle histoire sur la nature qui, finalement, la nature qui sauve l’homme. Parce que c’est ça, le fond de l’histoire d’Hadara, en fait : c’est que la nature a sauvé cet enfant.

Vous êtes extrêmement productifs dans votre conception de film. Comment garder un rythme avec ce genre de production et, surtout, conserver cet aspect vibrant de l’aventure au rapport naturel avec un rapport familial ? J’ai l’impression que j’ai posé deux questions en une ! (rires)
Oui, c’est vrai ! (rires) Non, mais bon, l’important, c’est l’histoire, l’histoire, l’histoire. Je n’ai pas de secret et je ne suis pas le premier à le dire. Tous mes ancêtres cinéastes le disent. Je veux dire, le secret de mon film, de toute façon, c’est l’histoire, l’histoire, l’histoire. Après, le reste, c’est la sauce. Il faut effectivement le faire le mieux possible : les images, les acteurs, tout ça, … Il y a des auteurs qui ont une perspective, une vision du monde. Mais quand même, ce qui va toucher le spectateur, c’est ce qu’on raconte et en quoi ça résonne chez eux. Donc, c’est là-dessus qu’on se concentre. Alors, on est assez productifs, c’est vrai, parce qu’on travaille sur beaucoup de projets. Et puis bon, là, il se trouve que les gens ont envie de les faire et que donc, ils sortent. Mais bon, c’est un rythme d’un par an. On est moins productifs que la plupart des acteurs qui font 3, 4 films par an. Et puis, c’est une collection. On va sûrement faire une dizaine de films comme ça, qui parlent de ce qui nous préoccupe en relation avec nos enfants et effectivement, cette volonté de partager les choses en famille.
Peut-être, d’un point de vue technique, quel a été le travail avec les animaux pour avoir cette véracité encore une fois ?
C’est complexe, parce que nous, on refuse le dressage, on est anti-dressage. En plus, entre parenthèses, le dressage peut peut-être marcher avec quelques animaux, mais on ne peut pas tous les dresser. De toute façon, même si on avait eu envie de le faire, on ne veut pas le faire. Et donc, ça veut dire que c’est vraiment une méthodologie qui est très particulière à mes films et que peu de cinéastes, je pense, utilisent. C’est-à-dire qu’on inverse complètement la chose : je n’essaie pas de faire rentrer le rond dans le carré. Je me laisse la possibilité de filmer tout ce qui peut se passer de façon naturelle. Donc, je crée, en fait, pendant des mois ou des semaines avant, par la préparation, les conditions de quelque chose qui peut se passer de magique sur le plateau. Alors, ça ne marche pas à tous les coups, ça peut mettre beaucoup de temps, mais il y a toujours ces cinq minutes comme ça, tout d’un coup, extraordinaires, que je garde pour le public. Mon travail, c’est vraiment de préparer toute l’équipe, tout le truc, pour que tout d’un coup, le scénario, évidemment, l’histoire, tout ça, mais qu’au milieu de ça, il y ait cet espace de liberté qui fait qu’on peut capter quelque chose de totalement naturel. Et c’est ce qui se passe dans le film entre les animaux et les enfants, c’est que les autruches, elles sont en liberté, elles sont là. Si elles ont envie de se lever, de bouger, elles bougent, et nous, on s’adapte. Moi, tout d’un coup, je me dis qu’Hadara arrive, il vient voir sa maman, les autruches sont en train de dormir, il ne faut pas qu’elles se lèvent. Évidemment, elles se lèvent et elles viennent m’entourer, tout ça. Et puis, c’est beau donc je me dis que c’est très bien comme ça. Donc, on n’est pas du tout dans la contrainte. Évidemment, il faut bien organiser tout autour, mais on essaie de garder ça et d’avoir une équipe qui est toujours prête. Je leur dis toujours : « Attention, c’est souvent la première prise, il ne faut pas la rater ».

C’est drôle parce qu’on parle souvent des difficultés avec les animaux et les enfants…
C’est un grand classique, mais bon, je pense que les difficultés avec les superstars, ça ne doit pas être simple non plus. Je ne sais pas lesquelles, je ne vais pas citer de nom, mais je crois qu’il y en a qui sont très compliquées sur un plateau. De complication à complication, moi, je choisis les miennes.
Justement en parlant de choix, j’ai l’impression qu’il y a un peu de vous, sans trop en dévoiler, avec ce personnage de réalisateur qui est fasciné et qui en même temps veut laisser le cours des choses.
C’est une question que je me suis posée pendant 30 ans parce que j’ai démarré comme reporter. Je courais le monde avec ma caméra sur le dos, je faisais des guerres, des famines, tous les drames de la vie possible, et j’étais là avec ma caméra, je débarquais de mon Paris bourgeois et je me retrouvais au fin fond de la Somalie ou du Cambodge ou de la Colombie avec des enfants qui souffrent, qui meurent, des parents qui ne savent pas comment faire, des guerres. Et donc c’est toujours cette question : qu’est-ce que je fous là ? De quel droit je viens filmer tout ça, pour quels résultats derrière ? Évidemment, les gens sont bouleversés quand ils voient les films, mais voilà, moi j’ai toujours assumé ce côté point de vue en fait. Je suis un Parisien qui vient et qui va raconter l’histoire de gens qui souffrent alors que je ne souffre pas. Mais je me suis aperçu que ça n’aidait pas forcément complètement parce que quand on fait ça, on traite de problèmes qui sont tellement gigantesques. Je veux dire, quand vous filmez une famine… J’étais en Somalie, j’ai filmé une maman, elle avait onze enfants, elle arrivait, elle avait marché pendant des semaines et il n’en restait plus qu’un, les dix autres étaient morts sur la route. Et qu’est-ce qu’on fait avec ça quand on filme ça ? Ça veut dire quoi ? Ce sont des questions qui m’ont évidemment hanté : est-ce que ça sert à cette dame de la filmer et que ça passe après à la télé, et que les gens fassent « je veux pas voir » ? Donc j’ai décidé, finalement, à travers ces nouveaux films maintenant que je fais, d’essayer d’engager les gens. Ça reste des films militants mais par la beauté du monde, de donner envie de défendre quelque chose qui est merveilleux et de protéger le merveilleux. La nature est merveilleuse, on a tendance à l’oublier, à la détruire, à l’exploiter. Et voilà, Adara nous guide vers ce lien, cette communion, cette harmonie avec le vivant et le fait que cette nature l’a protégé, qu’il a été élevé par les animaux du désert, c’est un Mowgli du désert, en fait. Chacun doit garder ça, que nous, on est là aujourd’hui, parce que nos ancêtres, depuis des millions d’années, ont pu être protégés par cette nature, même si elle est difficile, évidemment. Donc voilà, c’est un parcours aussi que j’ai fait de compréhension, on s’approprie les histoires des autres pour aller les montrer à la télé, comment, de quelle façon, … Ce sont beaucoup de questions. Mais après, si on ne le fait pas, on ne parle plus des choses, enfin, c’est complexe. Oui, c’est la question de la place, du témoin.
Vous parliez de Mowgli du désert : je trouve justement qu’il y a un parallèle avec « Le livre de la Jungle », aussi bien dans ce passage à l’âge adulte, mais aussi ce retour dans la civilisation. Comment vous voyez ce genre de rapport d’histoire à la nature, comme des contes modernes qui se réinventent et qui semblent de plus en plus nécessaires actuellement ?
Les gens ont quand même soif de ça. Les gens sont fatigués, c’est sûr que la vie est très très dure, il y a un contexte mondial, international qui est hyper stressant. C’est vrai que les gens se bagarrent pour survivre, en se demandant ce que leurs enfants vont devenir. Il y a beaucoup d’inquiétude sur le monde de demain. Les gens ont besoin quand même de ces espaces de liberté, de souffle, de respiration, et le cinéma apporte ça aussi. Ceux qui ne peuvent pas passer 15 jours dans le désert vont déjà avoir quand même cette bouffée d’oxygène, ces deux heures de déconnexion en famille autour d’un film. Et puis, ça permet de planter des petites graines, parce que nous on voit bien qu’il y a des enfants même de 3 à 4 ans qui viennent voir nos films. C’est une grande responsabilité de planter ces petites graines. C’est peut-être le premier film qu’ils vont voir et se dire que c’est important de regarder un coucher de soleil, c’est important de prendre la paix, l’harmonie, toutes ces choses-là qu’on n’apprend pas tellement à l’école. On n’a pas des cours d’harmonie à l’école.
Mais c’est vrai, c’est dommage.
Oui, c’est incompréhensible.
On n’a que des cours de compétition.
Exactement, ça nous mène toujours à une adversité constante et à beaucoup de stress pour les gens.
Est-ce qu’il y a un point du film que vous auriez voulu aborder un peu plus au fur et à mesure des questions que vous avez eues ?
Je mets toujours en avant la protection des animaux qui est au cœur de nos films, parce que c’est aussi quelque chose de très important. Aujourd’hui, c’est l’éthique autour de l’utilisation des animaux dans les films. Nous, on est toujours sur un processus qui est extérieur au film et qui est un processus de sauvetage de certains animaux. Là, les autruches ont été sauvées de fermes où elles sont abattues pour leur peau, pour faire des sacs, pour faire des chaussures. Maintenant, elles sont dans des refuges. C’est toujours un truc que j’aime bien aussi dire parce que les gens ne savent pas. Il y a toujours des inquiétudes par rapport à ça, à juste titre. Il y a des gens qui défendent les animaux et c’est très important. C’est au cœur de nos préoccupations. Ça, c’est un truc qui est assez central parce qu’il y a l’appropriation des histoires, mais il y a l’appropriation aussi des gens qui ne peuvent pas dire oui ou non. Moi, je reste persuadé que les animaux comprennent d’une certaine manière leur place d’ambassadeurs de la nature.
Merci à Maud Nicolas de Distri 7 pour cet entretien.
