Parlant des négociations âpres pour les prix du bio et du local dans le domaine des supermarchés, « La guerre des prix » est porté par une mise en scène subtile au service de ses personnages. Nous avons donc pu en discuter avec son réalisateur Anthony Déchaux.

Quelle est l’origine de ce film ?

C’est très particulier parce qu’en fait, en plus d’être réalisateur, je suis comédien et avant d’être comédien, j’ai travaillé en entreprise. Donc en tant que comédien, je fais parfois des interventions en entreprise, de théâtre en entreprise, … Un jour, j’ai participé au séminaire annuel des acheteurs d’une enseigne de grande distribution en France. Un des dirigeants de cette enseigne a introduit ce séminaire en disant « Bonjour : si on est réunis dans cette salle aujourd’hui, c’est pour savoir qui est un requin et qui est un requin tueur », en précisant ne vouloir que des requins tueurs. Donc j’étais dans la salle et ça m’a fait un peu froid dans le dos. Du coup après, il y a tout un tas de personnes qui ont pris la parole. Les discours étaient un peu dans le même ton, on parlait de chiens qui mordent, … « Si les fournisseurs sortent de ces box avec le sourire, c’est que vous n’avez pas bien fait votre travail, il faut les rincer, … ». C’était un langage très dur, très brutal. À la fin de cette journée par curiosité j’ai fait des recherches sur Internet, j’ai commencé à regarder des reportages, des documentaires, et j’ai eu envie d’infiltrer ce milieu-là. J’ai rencontré des gens, j’ai recueilli des témoignages et à partir de là, j’ai commencé à écrire le film.

Justement, cette approche économique est l’un des points les plus intéressants parce qu’on sent d’un côté la sincérité d’Olivier Gourmet quand il parle d’être au service des consommateurs mais on sent également le contrepoint. Comment garder cette zone grise de deux côtés ?

Je ne voulais pas faire quelque chose de trop manichéen avec les gentils et les méchants. Donc pendant mon enquête, j’ai vraiment interrogé toutes les parties prenantes à ces fameuses négociations : à la fois des gens de la grande distribution, des industriels, des grands, des moins grands, des éleveurs, des agriculteurs. J’ai pris un peu le point de vue de tout le monde et à partir de là, j’ai essayé de faire un film sans juger les gens mais qui représente le système. Donc s’il y a une critique dans mon film, quelque chose que je dénonce, c’est plutôt le système mais pas les êtres humains qui le constituent. C’est pour ça notamment qu’Olivier Gourmet, qui joue un rôle de grand méchant on peut dire, n’est pas si méchant que ça et on peut même s’y attacher à un certain moment dans le film. On peut aussi comprendre que leur mission à eux, c’est de nourrir la population en essayant de faire en sorte que ça ne leur coûte pas trop cher donc j’ai essayé de mettre ça aussi dans le film.

Comment approcher une scène hyper cinématographique telle que les négociations dans les box d’échange mais qui pourrait paraître en même temps plate sans la bonne mise en scène ?

Absolument ! C’était mon premier défi de mise en scène dès le début de l’écriture. Je me suis dit que le lieu du box est un lieu à la fois de tension où il y a des gens qui ont des intérêts complètement contradictoires qui vont s’affronter. Tout ça, dramaturgiquement parlant, c’est intéressant mais c’est aussi finalement une pièce fermée sans vraiment d’accroche visuelle. Donc j’ai eu envie tout de suite de me dire qu’il allait falloir que je rende ces joutes verbales de négociation visuelle cinématographique.  Il y a eu un grand travail que j’ai fait aussi avec mon chef opérateur, avec la déco, avec les costumes pour essayer de voir comment on pouvait rendre cet espace-là justement visuel et cinématographique. Dans la direction d’acteurs, j’avais aussi un truc qui me hantait : c’était l’utilisation du silence parce qu’il y a beaucoup de répliques. C’est de la joute verbale comme je vous disais, la négociation, mais je voulais essayer aussi de faire vivre la tension par le silence. Il y a des moments dans ces scènes-là où il y a des silences assez forts qui je pense aussi saisissent les gens, font monter la tension et finalement aussi accrochent le spectateur. Ça a été une réflexion à plusieurs niveaux mais c’est vrai que c’était le premier défi de rendre cet espace-là cinématographique.

Pour rebondir un peu sur ce point, est-ce qu’il y a d’autres points de direction d’acteurs que tu as voulu transmettre par ton expérience ?

Alors pour moi, la direction d’acteurs, c’est vraiment la chose qui m’a le plus enthousiasmé. Le fait de réaliser pour moi, c’était aussi avant tout pour diriger des acteurs. On pourrait en parler longtemps parce que c’est dur à résumer en quelques mots. Il y a deux choses pour moi :  la première, c’est de s’adapter à ses acteurs. On ne travaille pas de la même manière avec Olivier Gourmet et avec Anna Girardot donc il faut trouver la bonne méthode. Ensuite, je crois que le point le plus important pour moi, c’est de faire en sorte que le metteur en scène soit là pour donner un espace de confiance et de liberté à ses acteurs, qu’ils se sentent en fait libres de pouvoir faire plein de choses, parfois même de faire des choix qui ne fonctionnent pas mais ce n’est pas grave. On tente, on crée ensemble. J’étais obnubilé par cette histoire, de me dire comment je fais en sorte de mettre mes acteurs dans une situation où ils se sentent bien, où ils ont envie de travailler et de tenter des choses mais aussi d’aller plus loin que juste lire la scène et la jouer. Je crois que c’est ce que j’ai réussi à faire et pour une raison toute simple :  je crois qu’un bon directeur d’acteur, c’est quelqu’un qui aime ses acteurs et qui aime le jeu. C’est mon cas : j’ai adoré mes acteurs, je les aime tous et toutes de manière très différente. J’aime aussi le jeu, je suis passionné par ça.

Quels sont pour toi les dangers d’un premier long-métrage comme celui-ci ?

C’est mon premier long métrage et c’est même mon premier film tout court ! Je n’ai jamais fait de court-métrage donc c’était vraiment un grand saut dans le vide. En fait, très rapidement, je me suis rendu compte qu’être réalisateur, ce n’était pas un rôle solo, qu’on s’appuie beaucoup sur ses équipes et donc je me suis beaucoup appuyé aussi sur mes équipes. J’ai énormément échangé en amont avec tous les chefs de poste de mon équipe. Ils m’ont amené beaucoup de choses, ils m’ont rassuré, ils m’ont accompagné, parfois ils m’ont même reboosté sur le tournage quand j’avais des moments où j’avais des doutes ou des choses. Vraiment, ce qui m’a porté, c’est ce travail d’équipe. Après, en tant que réalisateur, c’est aussi celui qui doit prendre les décisions, qui doit tout impulser. Il y a donc cette responsabilité de dire que c’est moi qui tranche et qui décide ce qu’on va faire ici en termes de jeu, en termes de décors, … C’était donc un gros défi mais je pense que j’ai cette capacité à pouvoir trancher, prendre des décisions, ce qui est extrêmement important quand on réalise un film. Après, il faut aussi avoir à mon avis une espèce d’épine dorsale comme un point de mise en scène sur lequel on s’accroche, qui va en fait nous guider sur tout le film et à tous les niveaux. Très rapidement, je me suis dit que mon film était la confrontation entre deux mondes : le monde agricole et le monde de la grande distribution. Ça doit se sentir dans tous les aspects de la mise en scène, dans le choix des décors, dans la façon de filmer, dans ses différents décors, dans le rythme qu’on a dans la grande distribution ou à la ferme, dans la façon de jouer des acteurs, dans la façon dont ils sont habillés, dans la façon dont ils se déplacent, …  Il y a un rythme et un traitement très différents entre les deux mondes mais en même temps, on ne se rend pas compte, on ne se dit pas que c’est deux films différents. Le film est unifié mais si vous regardez un peu comment ça se passe dans le monde des bureaux et comment ça se passe dans le monde de la ferme, on a des sensations très différentes. Même la musique représente ça. Je me suis vraiment accroché à cette idée simple de dire qu’il faut filmer la confrontation entre ces deux mondes et que le lieu de la confrontation, c’est le box de négociation où ça s’affronte comme sur un ring de boxe quoi.

C’est intéressant parce que justement, ça crée une possibilité de conciliation quand Olivier Gourmet vient dans cette ferme. On retrouve cet aspect-là avec cette scène qui est peut-être la plus lumineuse mais en même temps la plus tragique quand on connaît sans dévoiler ce qui se passe. À quel point pour toi c’était peut-être une possibilité de bascule narrative ?

Toute cette séquence où Olivier Gourmet vient à la ferme, c’est la séquence dont je suis plus fier et à laquelle je suis le plus attaché alors que c’est pas forcément ce qui au scénario était le plus impactant. Mais en effet, comme tu le dis, il y a quelque chose qui se joue à ce moment-là où en fait, c’est comme si les personnages se dévoilaient. Il y a aussi beaucoup de silence par rapport à ce que je disais tout à l’heure, c’est-à-dire qu’il y a plein de choses qui passent sans forcément que des mots soient prononcés. Donc la puissance du cinéma est je pense bien exploitée à cet endroit-là et à la fois, c’est un moment où les gens sont humanisés mais on peut aussi pressentir déjà qu’il y a une tragédie qui se cache derrière tout ça. Je pense qu’il y a beaucoup d’émotions, de sensibilité, de choses qui ne sont pas dites mais qui ressurgissent à cet endroit-là, notamment pour le personnage d’Olivier Gourmet. C’est un personnage très mystérieux, on n’a pas trop d’informations sur cet homme-là et pendant qu’il va visiter cette ferme, il n’en donne pas non plus beaucoup, il ne parle pas beaucoup mais on peut se raconter toute une histoire, je crois, sur ce personnage à ce moment-là. On peut essayer de mieux le comprendre, voir d’où il vient. Ce qui est très fort, c’est que la première fois qu’on s’est rencontré avec Olivier Gourmet, on a commencé à travailler, on a fait une lecture ensemble. Il a besoin de très peu répéter, de très peu de choses pour travailler mais il m’a posé quelques questions très précises, très pointues lors de notre première lecture sur le personnage : d’où il venait, quelles étaient ses motivations, … Tout ça ne figure pas dans le film mais j’avais une backstory en tête. Je lui ai communiqué tout ça et je trouve que tout ce que je lui ai dit apparaît justement dans ses séquences sans qu’on ait besoin de l’exprimer verbalement. Ça passe par son jeu, par son physique, par son regard, par plein de choses. Il a réussi à faire passer ça dans des choses simples et ça, c’est presque du génie.

Le film est quand même éminemment politique par le contexte économique et social. Comment vois-tu, en tant que réalisateur, la possibilité du cinéma d’aborder justement ce genre de questionnement ?

Je crois qu’il y a plein de types de cinéma. J’aime beaucoup plein de genres de cinéma mais le cinéma engagé, qui va prendre comme ça des sujets sociétaux, ça me parle à condition en effet que ce ne soit aussi pas juste un documentaire ou un film social très territoire, très concret. Donc j’ai essayé de traiter ce sujet-là avec beaucoup d’exigences, que ce soit très documenté, réaliste mais aussi quand même d’y mettre une couche de cinéma. Je crois que le cinéma est le meilleur outil pour pouvoir avoir une résonance ensuite dans la vie réelle de façon concrète. En fait, c’est un outil qui va aller toucher les gens sur le plan émotionnel, plus pour moi qu’un reportage, un documentaire. On est collé au réel parce que c’est incarné dans des personnages, dans des trajectoires auxquelles on s’identifie. On plonge aussi dans une fiction. J’ai le sentiment que le public va être plus touché, être plus marqué, être plus chamboulé parce qu’il voit. À la fin, ça peut peut-être plus le porter pour avoir envie de changer ses comportements dans la vie réelle, concrète et quotidienne alors qu’un documentaire… J’ai le sentiment quand on le voit, on apprend plein de choses mais il y a une limite parce qu’on n’est pas aussi touché que quand on va voir un film de fiction avec des personnages qui ont des parcours où on s’identifie, avec des scènes fortes. C’est le pouvoir de la fiction de pouvoir amener plus de dramaturgie, plus d’émotions. Sur certaines projections, il y a des gens qui viennent me voir à la fin qui sont en larmes, qui me prennent dans leurs bras, qui me remercient, … il y en a d’autres qui à la fin des projections me disent ne pas être contents, expriment leur agacement ou leur colère car ils voulaient une meilleure fin. Je leur dis alors je suis content qu’ils soient en colère parce que ça veut dire que, derrière, ils vont se poser des questions et peut-être changer leur façon de faire, porter cette colère. Mon but, c’est vraiment de toucher les gens par l’émotion pour que derrière, ça les amène à modifier leurs comportements et leurs actions. Je crois que seule la fiction, que ce soit un film ou un livre, peut permettre de toucher autant les gens au cœur.

Est-ce qu’il y a un dernier point du film que tu aurais voulu développer un peu plus en entretien ?

Alors j’aime bien parler, même si on l’a déjà fait un peu, de cette fameuse séquence à la ferme. Je crois qu’il y a un truc dans ce film dont on n’a peut-être pas parlé, c’est qu’il y a une forme de thriller un peu quelque part. J’ai essayé de faire en sorte que le spectateur soit aussi accroché par une forme de dramaturgie un peu à l’anglo-saxonne, efficace pour que le sujet ne soit pas la seule porte d’entrée. J’aimerais bien qu’il y ait des gens qui aillent voir le film, pas pour le sujet mais juste pour aller voir un film, qu’ils soient attrapés par l’espèce de mécanique assez efficace dans le récit et que ça les amène ensuite à s’intéresser au sujet parce qu’ils vont voir des choses, qu’ils vont se poser des questions quand ils feront leurs courses. J’aime bien me dire que ça peut aussi être juste un objet de cinéma, que ce soit vraiment à la fois un film à sujet, presque un film dossier, mais que ce soit aussi un vrai film de cinéma. Je pense qu’il faut aussi saluer les acteurs qui sont vraiment fabuleux, notamment les acteurs belges. Je n’ai pas du tout de financement belge dans le film, c’est vraiment un choix d’acteurs qui a été fait parce que je pensais que c’était les meilleurs pour les rôles et ils sont supers. Ils sont exceptionnels et je me demande ce qui se passe avec les acteurs belges parce qu’on voit Olivier Gourmet, Jonas Bloquet, Julien Frison et je trouve qu’ils ont quelque chose de très fort, de très puissant, très touchant aussi. Je suis amoureux des acteurs et j’espère que, quand les gens verront le film, ils le sentiront.

Merci à Maud Nicolas et Vertigo Films pour cet entretien.