Il fallait une certaine maîtrise pour incarner un rôle comme Thomas d’Artois, abuseur de Marguerite de la Rocque, et c’est ce que parvient à exprimer Louis Peres. L’occasion était donc trop belle pour l’interviewer à ce sujet.

Comment êtes-vous arrivé sur le projet ?

Je suis arrivé de façon très classique, avec des castings. C’est mon agent qui m’a appelé, qui avait vu ce rôle et ce scénario, longtemps avant, parce qu’il était donné à Pierre Niney à un moment. Et en fait, j’ai passé des castings, j’ai avancé un tour, deux tours, et puis voilà. Vraiment tout ce qu’il y a de plus classique.

Quelle a été un peu votre approche pour ce rôle ? Parce que c’est quand même un rôle qui est très… J’ai pas envie de dire ambigu quand on parle d’un violeur, mais c’est un rôle qui doit mettre en avant justement ses zones d’ombre, cette bascule totale…

J’ai approché le rôle avec précaution parce que, comme vous le dites, il faut pas être ambiguë et en même temps, il ne faut pas arriver avec des gros traits. Sinon, on passe à côté du sujet. Pour moi, le sujet, c’était d’essayer de montrer comment on devient un monstre et que, malheureusement, tout le monde peut l’être. En fait, c’est intéressant de se poser cette question, parce que du coup, ça va questionner le spectateur en se disant « Oh là là, mais moi j’étais comme lui au début, est-ce que je peux devenir comme lui à la fin ? » C’est comme cet adage que j’ai entendu plusieurs fois : les monstres, on les croise souvent à la boulangerie. Et en fait, je me suis attelé à ça, à essayer d’aller dans les failles de ce personnage, notamment émotionnelles. Je ne voulais pas qu’on ait de l’empathie vis-à-vis de lui, mais je veux qu’on puisse comprendre son chemin pour ensuite mieux l’ostraciser, reconnaître la nature négative de ses méfaits.

Justement, je trouve que c’est la bonne approche : on sent sa volonté d’être inscrit dans son époque, de ne pas voir le viol comme un viol.

Parce que sinon, en fait, c’est à côté, et le spectateur se serait juste dit « Oh ben non, moi je suis pas du tout comme lui, lui c’est un monstre.» Et c’est ça qui aurait été un écueil.

Comment est-ce que Micha fonctionne comme réalisateur ?

 Il fonctionne dans la discussion. Il est très doux. Il prend les idées qu’on a. Moi, j’aime beaucoup être force de proposition sur un tournage, pour plusieurs raisons. La première, c’est que si on ne l’est pas, on passe à côté du métier d’acteur. Ensuite, je pense qu’un tournage, c’est comme une pyramide où on avance de pierre en pierre, ajouter encore une pierre, et encore et encore….  Quand on arrive à ce qui est tout en haut, c’est notre film. Mais je pense qu’on a besoin de chacun pour grandir. Et c’est pour ça que j’aime bien arriver avec un personnage inscrit vraiment dans ma tête et dans mon corps. Et ensuite, le partager sur le plateau et créer quelque chose de nouveau avec la discussion avec Micha.

Et justement, le reste du casting, quel a été le travail ?

C’était un travail d’écoute. C’était un travail d’abord de confiance. Parce qu’on traverse des zones sombres à travers ce film. Et il est nécessaire, primordial et salvateur de se faire confiance, de s’écouter. S’il y a quelqu’un qui ressent quelque chose de trop violent, on peut faire une pause, on peut en discuter. Et ensuite, ça c’est donc dans l’émotion que ce film et cette histoire peut nous créer. Dans le simple jeu d’acteur, on m’a souvent dit, les choses les plus dures en tant qu’acteur c’est respirer et écouter. Donc, écouter son partenaire et respirer avec lui. Sinon, chacun joue de son côté et puis on se fait chier. Alors qu’avec Salomé (Dewaels) et avec Candice (Bouchet), il y a eu une respiration commune qui nous a amené à faire un film comme celui-ci.

J’ai eu l’occasion de discuter avec Micha et Salomé il y a quelques mois et ils m’ont décrit le tournage de manière épique vu les décors, vu la nature. Comment avez-vous vécu ce tournage en milieu réel, avec ce que ça peut amener comme difficultés techniques ?

Alors, évidemment, il y a eu des difficultés techniques, on peut dire qu’il fait froid, évidemment, tout ce que vous savez déjà que je ne vais pas répéter. Simplement, maintenant, c’est un tremplin pour l’imaginaire, d’être dans le lieu de tournage. Ne pas avoir à imaginer quoi que ce soit parce qu’on est en studio, c’est une réelle chance. Et avec l’économie du cinéma qui est la nôtre, la nôtre dans le sens général mondial, c’est une chance. Donc, je me suis juste levé tous les jours en disant que j’avais de la chance, même s’il y a des jours où on devait se lever avec le lever du soleil. On était à 5h30 au maquillage, donc ça peut être un peu un peu fatigant, mais c’est une chance. Donc, voilà, moi, j’aurais pu encore continuer un mois, totalement.

C’était un point qu’ils soulignaient justement, la camaraderie face à certains événements. J’ai l’impression de décrire le Titanic… (rires)

Vraiment, c’était pas le Titanic ! (rires) C’était une équipe un peu belge, donc c’était encore plus agréable mais c’était très doux, les gens se faisaient confiance, les gens s’écoutaient, les gens se parlaient. Et donc, sur un film comme ça, c’est nécessaire, encore une fois, parce que sinon, on peut vraiment créer des traumatismes internes, chez les uns, peut-être, parce qu’ils incarnent quelque chose de très violent, et chez les autres, parce qu’ils le voient. Donc, c’était vraiment très agréable, et surtout, il y avait beaucoup d’humour, il y avait de la tendresse, donc encore une fois, j’aurais pu passer un mois en plus sur cette île.

Comment voyez-vous les résonnances thématiques du film, notamment sur les violences envers les femmes ?

 Ça me touche, parce que malheureusement, ça fait un écho au présent. ça me touche de me dire qu’il y a encore des millions de femmes qui vivent ce genre de sujet. Je voyais le 1er janvier à minuit 5 qu’il y avait déjà eu un féminicide, en France. Donc, ça me questionne sur ce que c’est qu’être un homme, et j’espère, par ce genre de film et par ce genre de rôle, apporter ma petite pierre à l’édifice sur le questionnement que chacun d’entre nous, hommes, devrait avoir. C’est vrai que c’était déjà important avant, mais c’est d’autant plus important aujourd’hui.

Il y a aussi la bascule religieuse du film. On sent évidemment le jugement religieux dans les procès de Marguerite, mais on voit également votre personnage qui bascule dans ce besoin de mariage, de finalement recréer un peu cette micro-société patriarcale, médiévale.

Alors, il faut recontextualiser. La religion, à l’époque, était le seul biais d’élévation qu’avaient les hommes. C’était leur porte de sortie s’ils avaient commis quelque chose de grave sur Terre. Et ça leur donnait un espèce de tutorat, entre guillemets. Donc ça n’était pas que mauvais. Cela étant dit, toute forme d’extrémisme est à bannir, que ce soit les extrémismes religieux, politiques ou je ne sais quoi. Donc, bien sûr, aujourd’hui, ça fait un écho. Moi, je suis catholique, pratiquant, croyant, vraiment fervent. Mais encore une fois, je n’ai jamais compris comment on pouvait ramener la religion dans sa vie de tous les jours et dans son rapport de pouvoir avec les autres. Je pense que la religion est de l’intime, même pas du privé. Donc c’est nous face à Dieu. Et on ne doit l’imposer à personne.

Le film a déjà connu sa sortie en France avant d’arriver ici en Belgique. Comment avez-vous vécu cette première sortie ?

J’ai eu la chance de faire deux, trois avant-premières qui, à chaque fois, se sont très bien passées. Vraiment, j’en suis heureux parce que c’est un film qui peut être clivant et on peut être en refus de ce que l’on vient de voir parce que c’est trop violent. Maintenant, je suis très excité de savoir ce que le public belge va en penser. C’est un film belge, c’est un film qui vous appartient. Donc, j’ai hâte de savoir ce qu’il en retourne.

Je me permets de faire une petite digression du film parce qu’en le cherchant sur Allociné, j’ai vu que vous étiez rattaché au projet Fantomas. Est-ce qu’il y a moyen d’en parler un peu ?

Écoutez, c’est la réadaptation des premiers livres de Fantomas qui ont été écrits dans les années 1900. Et là, on prend ce parti-là et on enquête sur un Fantomas près-Première Guerre mondiale qui veut semer le chaos dans Paris. Je pense rien avoir divulgué,  divulgaché comme dit Salomé. C’est réalisé par Frédéric Tellier et les personnages principaux, il y en a beaucoup, mais les personnages principaux sont Romain Duris, Guillaume Canet, Anna Girardot et moi-même.

Entre L’Île de la Demoiselle et ce genre de films, qu’est-ce qui vous motive, vous, en tant qu’acteur ?

C’est une bonne question. Ce qui me motive, c’est d’abord une histoire. Je voulais être reporter de guerre ou journaliste d’investigation quand j’étais plus jeune. C’était déjà l’attrait que j’avais de raconter des histoires. Ceci étant dit, il y a forcément un rapport au rôle. Quelle émotion je vais traverser ? Par où je vais aller ? Quel chemin je vais prendre ? Quelle aventure je vais avoir ? Et ça, c’est une histoire d’enfant. Quelqu’un qui n’a jamais vraiment grandi et qui continue à être dans sa chambre, à jouer. Et c’est ce qu’on fait. On joue quand on est acteur. C’est raconter des histoires et traverser des aventures mais surtout, traverser des aventures humaines. Parce qu’un tournage, il ne faut pas l’oublier, ce n’est pas juste cinq personnes sur un plateau qui disent des choses. Ce sont des centaines de personnes en amont, parfois, qu’on ne voit jamais, qui sont dans des bureaux. Il y en a d’autres qui, à la régie, arrivent bien plus tôt que nous et qui font en sorte que ce film se fasse. Donc c’est une aventure humaine aussi.

Merci à Zouzou Vanbesien de Brightfish pour cet entretien