Suivant l’histoire vraie de Marguerite de la Rocque, abandonnée sur une île suite à un viol, « L’île de la demoiselle » s’avère un film particulier qui débarque enfin dans les salles belges après sa sortie en France. Voilà donc l’occasion de revenir avec son réalisateur sur ce premier accueil français ainsi que quelques points précis du long-métrage.

On se rencontre ici en amont de la sortie belge du film. Comment est-ce que vous voyez, justement, les premiers retours sur le film, post-festival ainsi que post-sortie française?

 Je vois que c’est un film qui parle surtout à un public féminin, dans la grande majorité des retours, et même des retours presse. Alors, ce n’est pas une généralité, il y a de tout. Mais beaucoup de femmes sont touchées par le film et le trouvent intéressant. Il y a des hommes aussi mais moins. Après, c’est toujours particulier quand on fait des avant-premières, parce que les gens qui viennent vous parler, vous voir après le film, ce ne sont pas ceux qui ont détesté. Du coup, ceux qui n’aiment pas, ils s’en rendent compte, ils repartent c’est tout. Mais non, on avait des bons retours. C’était positif. Après la sortie salle en France a été difficile mais ça a été le cas pour tous les films de la catégorie : films d’auteur, avec des mois de mars et d’avril compliqués, mais corrects, honnêtes. Ce n’était pas une déculottée, pas une déconvenue, mais pas un grand succès non plus.

C’est quand même dommageable, parce que les gens aiment bien critiquer le cinéma francophone en disant que c’est toujours la même chose, ce qui est faux et d’autant plus quand on voit votre film.

Je peux dire qu’on ne fait pas énormément de films d’époque ou de films en costume en Fédération Wallonie Bruxelles mais c’est en train de changer. Je pensais essentiellement pour des raisons économiques. C’est compliqué. Ça demande des budgets colossaux de faire un film d’époque, on ne se rend pas compte. Chaque exemplaire de robe coûtait plusieurs milliers d’euros et on sait très bien qu’il faut faire, pour chaque étape d’évolution du costume. Pour Marguerite, il fallait une robe neuve, une robe un peu abîmée, une robe plus abîmée, une robe déchirée et puis le costume de fin. Chaque étape là, il faut au moins trois exemplaires, ce qui fait qu’on arrive vite à une vingtaine de robes. Nous, on a trouvé des solutions pour ça. Ça ne coûte pas 3-4 000 euros par exemplaire, mais généralement c’est comme ça que ça peut se passer. Je pense que le budget costume sur des gros films français d’époque doit être à plusieurs centaines de milliers d’euros. Et tout à l’avenant, le maquillage, c’est comme ça. Il fallait faire des évolutions, du passage du temps avec des postiches, des perruques. Tout ça coûte très cher. Je pense que le film d’époque, économiquement, ce n’est pas simple.

C’est aussi un film de survie. Vous m’aviez d’ailleurs parlé lors de notre première rencontre de la volonté d’adapter « Sa Majesté les mouches ». Mais comment faire un bon film de survie ?

Je suis assez éclectique dans mes goûts. J’adore un film qui s’appelle « Duel dans le Pacifique » où il n’y a pas un dialogue pendant tout le film. Et c’est un soldat américain et un soldat japonais, tous les deux échoués sur l’unique désert du Pacifique pendant la Seconde Guerre Mondiale et qui se livrent à un duel à mort. C’est assez extrême et c’est assez conceptuel. Le film est incroyable. Pour moi, c’est un très bon film de survie. J’aime bien le film de Jerzy Skolimowski avec ce gars qui s’échappe d’une prison taliban et qui fait courir pendant tout le film pour s’échapper, « Essential Killing », et qui est aussi un film plutôt conceptuel et extrême dans la survie. Mais « The revenant » est un film de survie aussi très très puissant. C’est quoi les ingrédients d’un bon film de survie ? Bonne question. Peut-être ne pas en faire trop et qu’en fait, la survie soit surtout le cadre, pas le squelette de l’histoire. Dans le Pacifique c’est un duel, la structure plus que la survie. Dans « The Revenant », c’est la vengeance plus que la survie. Parce que des films où c’est la survie pour la survie, je pense ça s’essouffle à un moment. On est vite dans quelque chose de systématique. Dans « Sa majesté des mouches », il s’agit de recréer une société. Est-ce que la loi de la nature et la loi de la jungle, on va dire, n’est pas plus forte que ce que l’être humain bâtit patiemment et que ça ne s’écoule pas dès que les cadres sont cassés ? Et donc moi ici, ce qui m’intéressait, , c’est vraiment un coming of age, un film de personnages avec une jeune fille qui devient une femme, qui traverse des épreuves de la vie et qui apprend à s’écouter et qui se découvre, qui voit qu’elle doit trouver ses ressources pour s’en sortir et pas écouter ce que les autres ont décidé pour elle. Je pense que la survie pour la survie, c’est un peu stérile. La survie comme environnement, comme cadre, comme genre, c’est plutôt agréable parce que ça donne un coup de kick, ça structure, ça tend et ça permet plein de rebondissements.

Un des points que j’avais bien aimé dans le film, c’est l’ouverture directement sur l’île, présentée peu à peu le décor. Finalement l’île est un personnage à part entière. Dès le début, c’était voulu de démarrer sur cette île, vraiment introduire le lieu ?

 Oui, c’était écrit comme ça dans le scénario, avec ce mouvement sur l’île, avec elle dans la grotte. C’est une scène qui a été tournée que pour ça, parce qu’elle n’est pas tout à fait vraie dans la narration. Cette scène n’a pas de place dans l’histoire, elle est un peu fantasmée, la scène d’ouverture. Oui, je voulais un truc mystérieux et je voulais qu’on se dise qu’elle était comme s’il y avait une petite graine dans le ventre de cette île et c’est Marguerite.

Comment voyez-vous la possibilité du cinéma de jouer encore et encore avec les narrations pour redévelopper des récits et justement ici traiter d’un récit mythique et l’apporter vers quelque chose qui va dans la transmission pure ?

Comment on raconte une histoire ? Chaque film essaie de trouver sa propre manière de se raconter. Après, on est souvent dans le schéma Aristotélicien avec les trois actes, avec l’instant déclencheur, le climax. Depuis Aristote, c’est quand même la manière la plus simple et la plus efficace de raconter des histoires. Moi, je n’ai pas dérogé à la règle. Oui, il y a une construction qui s’emboîte avec un flashback et puis un deuxième flashback et l’histoire est racontée. Ce sont des petits jeux, mais ça reste assez classique. Je n’ai pas cette envie de faire du cinéma pour réinventer quelque chose. J’ai plutôt envie de faire du cinéma comme les films qui m’ont plu quand j’étais ado. Je cours un peu derrière les grands chefs-d’oeuvre qui m’ont marqué adolescent. ça a toujours été mon rêve, c’est de refaire des films comme ça.

Il y a un rapport à la domination religieuse, aussi bien par le biais du procès que sur l’île où finalement, il y a une forme de recréation de micro société patriarcale. Comment justement implémenter ces questions religieuses et comment vous voyez également les résonances de celles-ci ?

Au 16e, il faut savoir que tout le monde croit en Dieu. Pour l’être humain à l’époque, je pense qu’en Europe, c’est impossible de ne pas croire en Dieu. Donc c’était quelque chose qui était très prégnant dans la société. La religion est partout, tout le temps. Elle fait vivre, elle fait tenir, elle explique tout ce qui ne va pas, la complexité du monde. Et moi, je me suis dit que pour Marguerite, à un moment, ce n’est juste pas possible. Elle est en avance. C’est là qu’elle est plus moderne que les autres personnages du film et qu’elle est plutôt de notre époque. Très vite, elle se rend compte que Dieu ne va pas la sauver et que prier ne va pas empêcher l’hiver d’arriver. Prier ne va pas amener de la nourriture ou sauver son enfant. Et que c’est plutôt le bon sens et l’être pratico-pratique qui va pouvoir la sortir de là. Alors que Thomas et Damienne plongent vers le mysticisme dans une forme de désespoir. Ils deviennent religieux. Thomas devient très, très bigot. Et oui, il y a un petit jeu de massacre comme ça. Ça m’amusait de la futilité de vouloir absolument l’épouser alors que peut-être que dans trois mois, ils sont morts. Je trouve que la religion nous fait faire beaucoup de choses absurdes et justifie beaucoup de choses absurdes Ça peut être une belle idée. Je pense que ça aide beaucoup de personnes et que ça permet d’être plus facilement heureux. Je pense qu’on est plus heureux quand on est croyant que quand on n’est pas croyant. C’est plus dur de se dire que la vie sur terre n’a aucun sens, que ce n’est que du hasard et qu’on est là un moment et puis on n’est plus là. C’est comme ça. Voir tout un grand schéma, une place dans l’univers et un endroit où on ira après la mort. Mais c’est jubilatoire d’un peu faire un jeu de massacre en montrant quand même les dérives de la religion. C’est intéressant parce que ce sont des récits qui donnent de l’importance absolument et qui, finalement, détruisent le personnage.

J’ai envie de revenir rapidement sur la scène de naufrage, sur sa conception avec cette mise en scène très subjective. Il y a une modernité par la captation mais on sent la volonté d’éviter une forme d’anachronisme en restant bien évidemment contemporain…

À la base, c’est clair qu’on voulait tourner la scène sur le radeau avec les trois personnages, mais pour des raisons de météo, les personnes qui faisaient la sécurité marine nous ont dit que c’était trop risqué, surtout qu’on devait le tourner de nuit. Avec les moyens qu’on avait sur le moment, ce n’était pas possible. Il fallait quatre bateaux, avec quatre plongeurs en dessous du radeau, plus d’eau autour. C’est tout de suite devenu « Ben Hur ». Et donc, il a fallu trouver une autre solution. Ce sont des plans qui sont faits avec la GoPro, du radeau, des plans qu’on a bricolé rapidement. Normalement, il ne devait même pas y avoir ça. C’était le coup de poing, le noir et puis, elle se réveillait dans l’eau. Et puis, au montage, c’est mon monteur qui a proposé un truc avec toutes ces plans de GoPro qu’il trouvait chouettes. Et puis, je me suis dit qu’il fallait les laisser. C’est bizarre car ça fait une drôle de rupture, mais il y a plusieurs plans de GoPro dans le film. Il y a des plans des chevaux, du carrosse. Il y a des plans quand ils s’éloignent de l’île, quand ils nagent. Donc, je me suis dit qu’il y aura quelques moments où je vais mettre des plans GoPro.

Y a-t-il un dernier point avec lequel vous souhaitez conclure cette interview ?

Je peux peut-être juste parler de la partie du film qui me touche le plus. C’est vraiment la fin entre la reine et elle. Le moment où la reine la prend dans ses bras et où Marguerite se rend compte qu’elle a été écoutée, qu’elle a été comprise et qu’elle sera sauvée. Je pense que c’est ce passage-là, quand on la voit devenir institutrice, qu’on la voit à son tour transmettre comme Damienne lui a transmis ce que c’est être femme, ce que c’est se respecter. Avec le dernier regard caméra de Marguerite, je pense que c’est ce que j’ai le mieux réussi dans le film.

Merci à Zouzou Vanbesien de Brightfish pour cet entretien